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dimanche 21 février 2016

C'est nous, les gars de la Marine.


Des neuf châteaux de Guémené, deux ont marqué mon esprit depuis mon enfance, les deux qui dominent à l'évidence la chatelainie en cette contrée. 

Il y a d'abord le Brossay, au nord de la commune, dont la route qui dessert ma Hyonnais favorite porte le nom ("la route du Brossay") et vers où, tous jeunes, nous pédalions parfois l'été, pour voir le mystérieux château blanc, de loin, ou - souvenir inoubliable - regarder, immobiles, les jambes écartées au-dessus du cadre de nos vélos à l'arrêt, la châtelaine du Brossay (celle que ma mère devait vouvoyer à l'école) conter son blé à ses métayers. 

Et il semblait étrange et fascinant, dans nos esprits enfantins, qu'une personne au nom si surprenant et empli de mystère historique - "la Marquise de Becdelièvre" - puisse ainsi si trivialement plonger ses mains dans le blé, au beau milieu d'une ferme...

L'autre est évidemment Juzet, perché sur son éminence, dominant la vallée encaissée du Don. Son aspect et sa situation improbable impressionnaient les enfants que nous étions et encore l'adulte que je suis. Paradoxalement, c'est le plus accessible des châteaux de Guémené et on peut arriver jusqu’à ses pieds sans crainte d'intrusion dans le domaine privé, sans crainte de voir quelque régisseur botté et armé d'un fusil venir vous chasser.

Paradoxalement, car un assez long cheminement initiatique est nécessaire à son accès : la plongée à travers bois de la route étroite qui serpente à partir du village de Mézillac ; l'étroit passage entre le moulin en ruine et l'étang à nénuphars qu'alimente le ruisselet de Mézillac ; les ruines d'antiques maisons de pierres bleues mangées de végétation ; la ligne droite dans la vallée du Don vers le Thenou, entre champs et flanc abrupte de la colline... 

Bref, j'ai toujours trouvé l'endroit magique et rassérénant, un endroit où l'on se sent en sécurité, protégé des outrages du monde, où l'on peut venir oublier que le temps a passé, et passera encore hélas.

Les hôtes immémoriaux de ce château et des terres alentour n'en portaient pas moins un nom qui ajoutait de la singularité à l'endroit : de Poulpiquet du Halgouët que ma grand-mère Gustine comme les autres gens du pays appelait simplement "les du Halgouët", sans prononcer le "g". Et si une partie de leur nom sonne comme "alouette", les oiseaux illustrant leurs armes sont en réalité de bretonnes "poullpiked", des pies huîtrières...


C'est un homme ancien, né à Guémené qui m'a conduit à cette digression.

Sans doute son père, Georges Dubreuil était-il lié aux deux familles que je viens d'évoquer, peut-être comme procureur ou notaire. Car lorsque le fils qu'il eut avec Jeanne Debray naquit, le 5 décembre 1759, il convoqua du monde de qualité à son baptême.

L'ondoiement du petit Luc Auguste Dubreuil fut en effet rehaussé par la qualité exceptionnelle de ses parrain et marraine : Luc Sévère de Poulpiquet du Halgouët et autres lieux, abbé, clerc du diocèse de Rennes, prieur de Tremblay, diacre et bachelier en théologie, accompagné de sa commère, demoiselle Lucrèce Augustine de Becdelièvre, dame du Brossay et autres lieux...

Ajouterai-je qu'un chevalier du Halgouët, capitaine de Dragons, assistait également à l'événement ? Non seulement le goupillon, mais donc aussi le sabre...

J'imagine le plaisir, la délectation éthérée née d'un furtif sentiment d'égalité sociale, que le nouveau papa éprouva à apposer sa belle signature sous celles des éminences précitées...

S'il y avait une justice immanente, cela se saurait, et porté par ces seules auspices, le jeune Luc Auguste n'aurait eu qu'une vie forcément exemplaire, toute tournée à l'édification de ses contemporains. Hélas, il n'en est rien et le Malin parfois s'en mêle.

Luc Auguste Dubreuil, avait épousé la profession de Saint-Joseph et œuvrait donc aux toits des maisons du pays. Il faut croire que l'on n'en vivait point trop bien à l'époque, car aux premiers temps de la Révolution, le jeune charpentier alors âgé de trente-trois ans se laissa entraîner sur une pente qui à l'évidence n'avait rien à voir avec celles d'une toiture.

C'est ainsi que le Tribunal de Blain condamna le 6 juillet 1792 le jeune homme à dix ans de "Fers" pour vol.

Était-ce même un gros larcin ? C'est peu probable, vu de nos yeux d'aujourd'hui en tout cas, mais à l'époque on ne rigolait pas. Bref dix ans de bagne et de travaux forcés, sans trop d'espoir de remise de peine...

Pour commencer, il fut exposé au pilori pendant quelques heures (à Blain probablement, plutôt qu'à Guémené), un écriteau au-dessus de sa tête exposant les motifs de sa condamnation et sa nature. Pour bien marqué le coup, une marque au fer rouge lui fut gravée sur l'épaule, un "T" signifiant une peine de travaux forcés non perpétuelle.

Puis un peu de prison, avant d'arriver au bagne de Brest, le 12 novembre 1792. Le voyage jusqu'à Brest se faisait en charrette ou à pied, en raccrochant un groupe de bagnards venus d'ailleurs et allant au même endroit, tous enchaînés les uns aux autres, un triangle de fer au cou et des entraves aux pieds. C'était ce qu'on appelait la "chaîne".

Parmi d'autres formalités, les nouveaux arrivants troquaient leurs habits pour d'autres, fournis par l’Administration, dont un bonnet rouge.























Il faut croire que la soupe n'était pas trop bonne : Luc Auguste faussa compagnie à son monde le 4 février 1793. Cette évasion laisse à penser : attifé comme un bagnard, le crâne rasé, il ne devait pas passer inaperçu. De plus, aux trois coups de canon signalant qu'un détenu avait pris la poudre d'escampette, la population se lançait dans la chasse à l'homme, motivée par la forte prime associée à l'arrestation du fuyard.

Et pourtant, Luc Auguste ne fut repris qu'après plus de six années de cavale et ne réintégra l'établissement pénitentiaire que le 7 germinal an VII (27 mars 1799).

Quand il fut ramené à Brest, il fut dûment bastonné pour lui apprendre les manières (il avait oublié de dire au revoir), tenu à quatre par des codétenus et frappé au nerf de bœuf ou d'une corde goudronnée par un cinquième. Et il repiqua au bagne pour un bail.

Enfin, le 17 août 1810, il fut libéré et s'évanouit dans la nature. 

Cette partie de son existence est consignée au Service historique de la Marine, à Brest, dans le registre 2 O 20, matricule 272.























***

Il aurait pu être le fils de Luc Auguste Dubreuil, car il naquit le 7 mai 1781, quand ce dernier avait vingt-deux ans. Mais son père s'appelait Louis Bréger et avait épousé une dame Claudine Orain, de Lusanger, bourg qui n'est distant de Guémené que de quatre lieues. Sans doute le premier enfant mâle du couple, il fut prénommé comme papa. 

L'histoire connue du jeune Louis saute quelques années.

Il a trente-six ans quand il épouse une certaine Mathurine Billard, le 20 mai 1817. C'est une jeune fille de Rénac, bourg situé de l'autre côté de la Vilaine, à quelque distance du fleuve. 

Mathurine est une jeune lingère de vingt-trois ans, vivant avec ses parents au village de la Guillardais et son tout nouveau mari vit à l'époque au bourg de Guémené, faisant profession de laboureur journalier. Il ne sont donc pas bien riches et ne savent ni lire ni écrire. Des pauvres, donc, comme alors il y en a partout en ces contrées.

Il n'est pas inimaginable que ce couple ait vécu gentiment en Ille-et-Vilaine, loin des lieux que Louis Bréger avait pu connaître, en tout cas.

Car vers le début de l'année 1823, le passé de Louis le rattrape. On ne sait trop comment, mais il appert que préalablement à ce qu'il convole avec sa dulcinée rénacoise, le jeune Louis avait déjà eut l'occasion d'épouser une femme, à l'identité demeurée mystérieuse.

On peut philosopher sur ce double mariage (le divorce, introduit par le Législateur en 1792, a été abrogé en 1816, et ne sera rétabli qu'en 1884). Peut-être le souci de troquer une vieille pour une jeunette a-t-il été le plus fort ; ou bien de changer de belle-mère, la première s'avérant trop coriace à l'usage...

En tout cas, l'affaire n'eut guère l'heur de plaire à la Justice de Rennes. Le tribunal de cette honorable ville infligea à Louis Bréger une peine de cinq années de travaux forcés, arguant du fait que l'inculpé avait "contracté un second mariage avant la dissolution du précédent"

La sentence fut prononcée le 12 mai 1823 et, comme de juste, ce gaillard d'un mètre et soixante-dix centimètres fut exposé au pilori le 17 mai suivant, probablement en quelque lieu de la capitale bretonne.

A l'instar de son prédécesseur, un "T" lui fut élégamment dessiné sur l'épaule au doux moyen d'un fer rouge.

Il fit son arrivée au bagne de Brest le 29 juillet 1823. Lavé, rasé, dépouillé de ses vêtements (ils sont brûlés), il revêtit l'habit d'usage et fut apparié à un détenu plus ancien par une chaîne, avec qui il allait faire ménage pendant trois ans, selon l'habitude du lieu. 

C'était son troisième mariage, en somme, qui certes présentait des inconvénients (je vous laisse imaginer), mais à tout le moins présentait l'avantage de n'impliquer aucune belle-mère.

A peine un an après cette incorporation, le 7 juillet 1824, le tribunal civil de Redon réduisait d'une unité le nombre de liens matrimoniaux qui pesaient sur les épaules du condamné, annulant le mariage avec la pauvre Mathurine Billard qui, si on me le permet, dut quand même avoir les boules...

Louis Bréger tira son temps. Il fut libéré le 17 juillet 1828. Ce fils de Guémené avait dû apprécier l'air marin de ces confins finistériens, car il décida (ou l'Administration décida) alors de s'installer à Quimper où son souvenir s'est finalement dissout.

La postérité a gardé son histoire également au Service historique de la Marine, à Brest, dans le registre 2 O 26, matricule 15235.















***

Il est amusant comme le hasard fait parfois les choses. Je tiens les informations que j'utilise pour cet article d'éléments que j'ai demandés il y a plusieurs semaines à une petite association qui oeuvre au recensement des forçats bretons et que j'ai reçus cette semaine. 

Par ailleurs, les deux derniers articles publiés portaient sur le magasin de chaussure de Massérac de François Cuisinier.

Or quelle ne fut pas ma surprise de constater que le troisième larron bagnard né à Guémené n'était autre que Cuisinier Denis, dit Bersan, fils de Claude Cuisinier - marchand - et de Jeanne Ribot, déclaré en mairie le 10 thermidor an VII (juillet 1799) mais né en réalité le 15 pluviôse an VII (3 février 1799) au bourg de la section communale de Beslé, le propre futur grand-père du chausseur masséracéen héros de ma récente littérature.

C'était sans doute un personnage qu'on remarquait quand on le croisait. Il était certes plutôt d'une taille normale pour son époque (un mètre cinquante-neuf), mais il avait le visage tout grêlé par la petite vérole qu'il avait dû avoir sévère. Enfin, il arborait un tatouage sur l'avant-bras gauche qui ne devait rien toutefois à un accident professionnel, sachant qu'il était teinturier de son métier.

Il faut croire que la teinture ne nourrissait pas son homme vers 1830 car Denis Cuisinier se livrait à la rapine. Héla pour lui, il se fait prendre pour "vol nocturne d'argent commis à l'aide d'escalade et d'effraction".

Le monte-en-l'air guémenois fut pour ce chef condamné le 16 mars 1830 par le tribunal de Nantes à six années de travaux forcés qu'on l'envoya passer à Toulon, histoire de changer d'air. Au préalable, naturellement, on l'exposa au pilori : c'était au printemps, le 28 avril suivant sa condamnation. On ajouta bien sûr à son tatouage une seconde marque, le fameux "T" d'infamie.

Il faut croire qu'il se comporta de manière exemplaire. Car le teinturier déchu fut gracié le 4 novembre 1834. Ce genre de circonstance arrivait quand le condamné avait rendu un service signalé (par exemple libérer un navire de sa cale, lors de sa mise à l'eau, sans se faire écraser...). Celui rendu par Denis Cuisinier m'est inconnu. Il quitta le bagne le 14 novembre.

Pour lui la vie reprit dans sa région natale. Ainsi le retrouve-t-on en 1835, le 16 juin, à la mairie de Massérac, commune satellite de Guémené, où il épouse une certaine Gabrielle Launay. Il avait donc en sept mois de temps trouvé le moyen de retourner au pays, séduire par ses charmes physiques et moraux une beauté du coin et la conduire à l'autel. On comprend que le besoin était pressant...

C'est enfin en ce bourg que le vieux teinturier bagnard rendit l'âme le 20 octobre 1871, entouré des siens.

Comme pour les deux autres forçats, son histoire de bagnard est consignée au Service Historique de la Marine (mais à Toulon), registre 1 O 155, matricule 24187.


samedi 24 mai 2014

Gerbaud de potence


La IIème République est peu connue. L'intransigeance du Premier Ministre de Louis-Philippe face au besoin de réformes finit, en 1848, par coaliser contre lui des forces politiques hétéroclites qui le renversent.

S'ensuit une éphémère République qui meurt une première fois en décembre 1851, lors du coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte contre la Chambre dominée par les monarchistes (et contre ce qu'il reste d'opposition républicaine), puis une seconde fois avec la proclamation du Second Empire, un an plus tard, le 2 décembre 1852.

Entre temps, elle a eu le temps de décevoir toutes les velléités démocratiques et sociales justifiées par la terrible crise qui frappe la France au milieu du XIXème siècle, mettant au chômage des centaines de milliers de personnes.

Né dans la confusion, ce régime continua sa brève existence dans la confusion et la réaction, pour finir en dictature bonapartiste.

Fidèle à mon point de vue selon lequel l'Histoire finit toujours par venir lécher les rives les plus improbables de la Société ; fidèle à mon autre idée que la vie est un théâtre de bouffonnerie, je propose de suivre une péripétie guémenoise de cette période historique ayant pour décor un tribunal.


Le 16 juin 1851, la Cour d'Assise de Loire-Inférieure a à connaître d'une affaire ayant pour cadre Guémené.

Ce jour-là comparait en effet Jean Gerbaud, charpentier du bourg de Guémené, âgé de 45 ans, marié et père de deux enfants, dont la femme est peut-être aubergiste (les documents sont peu lisibles).

Pèse sur le charpentier l'accusation "d'avoir cherché à troubler la paix public et à exciter les citoyens au mépris les uns des autres".

Plus précisément, le 4 mai 1851, Jean Gerbaud s'est rendu coupable de certains "cris et propos" : "Vivent les Rouges ! Vivent les Montagnards ! A bas les Blancs ! Il faut les fusiller !..."

L'Autorité civile locale est pourtant tenue en de bonnes et fermes mains. Fidèle Simon, maire insubmersible, est passé allègrement de la fidélité à la royauté louis-philipparde, puis à celle à la Seconde République, avant de rejoindre bientôt l'Empire, comme il se doit. 

La maréchaussée, pour sa part, est représentée par le brigadier Brissot, 43 ans, marié sans enfants ; le gendarme Blondin, du même âge, marié et nettement plus prolifique (quatre enfants) et le gendarme Pierre Serre. 

La paroisse est desservie par le curé René Daniel, originaire de Pierric, en place depuis 1839, qui mourra à Nantes, mais se fera ensevelir à Guémené vingt-huit ans après l'avoir quitté. Il n'est pas marié à proprement parler, mais vit avec ses deux vicaires. Il est le commanditaire de l'orgue de Guémené qu'il fit installer dans l'église de l'époque et que l'on peut encore admirer dans l'église actuelle.

Le président du Tribunal, est le Conseiller Taslé. Il procède à l'interrogatoire des huit témoins.


Le premier d'entre eux est le brigadier Brissot. C'est à l'évidence un homme plein de bon sens et d'esprit qui ne se sert de la force dont il est dépositaire qu'à bon escient, c'est-à-dire sans s'exposer.

Il explique en effet à la Cour que le fameux 4 mai dernier beaucoup de bruit venait de la maison de Gerbaud qui, de temps à autre, "en signe de réjouissance", tirait des coups de fusils... 

Et là, sans avoir l'air d'y toucher, le pandore glisse dans sa déposition "qu'il ne crut pas prudent d'aller faire des observations à cet homme égaré par l'ivresse...craignant qu'il ne lui fût fait comme au curé de la paroisse".

Evidemment le Président, titillé par cette dernière allusion, veut savoir quel sort Gerbaud a fait subir au bon prêtre.

Le brigadier explique fort benoîtement qu'en mars 1848, sans doute pris dans l'exaltation de la Révolution toute fraîche, Gerbaud aperçoit l'abbé Daniel passer à proximité de son logis. 

Le charpentier est armé de son fusil. Il apostrophe un peu rudement le saint ensoutané :" Sacré chouan de Pierric, voici assez longtemps que tu es debout, il faut que je te couche !". Sur ce, il lâche la détente.

On ne peut pas croire que l'accusé ait pris le curé pour un gros volatile sombre du genre de ceux dont on entend "le vol noir sur nos plaines" ... Heureusement, par la probable intercession du Bon Dieu, le coup ne partit pas.

Pendant ce temps, une ouvrière du bourg, Julienne Guenet, et la femme du gendarme Blondin vaquaient dans les parages. A la vue du carnage en cours, les deux femmes s’embrasent : "On assassine Monsieur le curé !", éructent-elles.

A ce bruit, ne connaissant que son devoir, le brigadier Brissot, qui venait à peine de dépasser la scène du crime, fait aussitôt demi tour, diligente une prompte enquête, puis se précipite auprès du maire, Fidèle Simon, et lui fait son rapport.

Ayant pris connaissance des faits, ce magistrat, n'écoutant que son courage, décide crânement de se rendre sur le champ au domicile du criminel. Il souhaite y pénétrer seul, laissant le gendarme en faction à l'extérieur.

Presque aussitôt après, le maire ressort héroïquement avec le fusil du forcené à la main. C'est une arme fort délabrée, mais on constate avec effarement que le chien en est toutefois abattu sur la capsule de fulminate de mercure (dont l'écrasement est censé mettre la poudre à feu, faire partir la balle et tuer les curés...).

Le brigadier procède d'abord à des vérifications de police scientifique, introduisant une baguette dans le canon pour vérifier la présence de la balle. 

Il passe ensuite à la partie administrative de l'affaire et dresse un procès-verbal qu'il adresse "en double expédition à M. le lieutenant commandant la gendarmerie". Il fait ensuite porter la pièce à conviction au tribunal de Savenay, "par voie ordinaire de la correspondance". Le gendarme ajoute qu'il n'a plus entendu parler de cette histoire, depuis...Normal...

Le gendarme esquisse enfin bref portrait moral du prévenu qu'il qualifie d'ivrogne près à s'en prendre à tout le monde et coutumier du fait.

L'affaire se corse encore avec le deuxième témoin, le gendarme Simon (?) qui visiblement n'a rien à dire sur l'affaire elle-même mais en profite pour parler d'autre chose.

Ce brave embicorné se rappelle ainsi le tirage au sort de la dernière classe, occasion évidemment de rassemblement des conscrits du canton. Voilà-t-il pas que certains se mettent à vociférer des "Vive la République démocratique et sociale!...", des "A bas les Blancs "!...", et les impudents de chanter des refrains patriotiques, de surcroît !

Et il ne manquait plus que Gerbaud pour couronner le tout : le gendarme Simon (?) affirme, qu'à l'unisson des conscrits séditieux, celui-ci menaça la gendarmerie à qui il reprochait une vieille condamnation pour un délit de chasse : la jonction du soulard et des (futurs) soudards était donc en marche...

Viennent ensuite à la barre témoigner le gendarme Blondin qui n'a rien de particulier à dire et un clerc de notaire resté anonyme. 

Celui-ci signale en effet, sans que cela soit en lien avec l'affaire, qu'il a été témoin direct de la mauvaiseté de l'exalté Gerbaud : n'a-t-il pas en sa présence, "proféré les injures les plus grossières contre la garde nationale, contre le capitaine de la compagnie, contre le maire" ?

Et encore ce n'est rien : l'aide-tabellion lui-même s'est vu menacé d'un coup de fusil "s'il voulait sortir dans la rue" !

La litanie des témoins se poursuit : voici maintenant des voisins proches du prévenu. Que de bons voisins, aux premières loges pour apprécier les faits et gestes de Gerbaud.

Le cordonnier Dubreuil confirme les propos du clerc, et a lui-même entendu le charpentier crier :" Vivent les Rouges ! A bas les Blancs !", et là il ne s'agissait pas d'une opinion sur les différentes sortes de vins.

Un couvreur dénommé Garion (?) atteste également de la violence verbale faite au clerc de notaire, mais, bon bonhomme, précise que Gerbaud - désarmé - ne savait pas ce qu'il disait.

Le menuisier de la porte à côté, François Jéhanne, sans doute habitué à tailler des costards (en sapin), déclare que ce fatal 4 mai Gerbaud injuriait tout le monde et notamment le maire qu'il traita de "ficelle", de "ganache" et de "canaille" (c'est forcément des injures, pas la vérité).

Gerbaud aurait enchaîné par cette mâle apostrophe à l'endroit du menuisier : "...si tu te sens capable de venir sur le terrain, j'ai mon fusil chargé...", ponctuée quelques instants plus tard d'un coup de feu. Ensuite,  le menuisier voit Gerbaud, rechargeant son arme, crier par sa fenêtre : "Vivent les Rouges ! A bas les Blancs ". C'est une manie...

C'est maintenant Antoine François, employé des Contributions Directes, un homme sérieux, qui vient nous narrer les facéties subversives du charpentier. Lui, le 4 mai fatidique, il a entendu pendant une grande partie de la journée le prévenu, qui jouait aux quilles avec des amis (circonstances aggravantes, probablement : lancer des boules, lancer des balles...), proférer des cris séditieux.

Il a aussi vu l'accusé faire à sa fenêtre des gestes d'un homme ivre (lever le coude ?) et tirer des coups de fusil. 

Et puis Antoine François ayant eu, un jour, la judicieuse idée de demander à Gerbaud ses opinions politiques, est à même d'éclairer la Cour sur ce point : "Ce que je veux, dit le charpentier, c'est un bon guerrier, un bon empereur, parce que ceux qui resteraient auraient de meilleurs salaires". Rien de mieux en effet qu'une bonne guerre pour mettre de l'ordre dans les questions sociales.

C'est maintenant au tour du Procureur de la République de prendre la parole. M. Dubeux réagit d'abord aux propos convergents des témoins. 

Constatant avec regret que c'est à maintes reprises que des "cris coupables" sont proférés dans le bourg de Guémené, il fait observer que "ces propos séditieux" conduisent à la Cour d'assise et que ce doit être un avertissement pour les jeunes gens de l'endroit. A bon entendeur, salut !

Cela posé, le Proc' tire la leçon déplorable de cette histoire : une minorité agissante pleine d'audace est capable de semer le trouble face à l'hésitation des gens de biens (voilà la source des maux de l'époque : le bourgeois n'est pas courageux...). 

Ainsi, à Guémené, depuis trois ou quatre ans ce Gerbaud malfaisant n'a cesser de faire de l'agitation et a développé son ascendant maléfique de meneur sur une fraction de la jeunesse locale, qu'il fourvoie.

Mais, s'enflamme-t-il, "partout et toujours, la voix du ministère public se fera entendre" et "les perturbateurs du repos public" seront poursuivis avec sévérité et persévérance.


M. Dubeux rappelle ensuite les antécédents lamentables du prévenu, impliqué dans une grave affaire d'accaparement de blé avant la Révolution, puis qui a menacé de mort "son" curé.

Il termine son réquisitoire en félicitant le commandant des gendarmes de Guémené (zèle, dévouement extrême, intelligence de ses devoirs, bla bla bla...).

La parole est à la défense. 

Me. Ménart contre-attaque. Non, son client n'est pas la terreur du pays. Non, son client n'est pas un des chefs politiques de son endroit.


La vérité est bien plus simple, la vérité est dans le vin. Car cet homme a une physionomie qui annonce douceur et honnêteté. En réalité, c'est une victime, celle de la funeste habitude de l'enivrement, lequel le conduit à tenir des propos insensés certes punissables, mais qui ne sont pas le fait d'un mauvais sujet.

Deuxième temps, les faits rapportés à charge ou les antécédents judiciaires sont nuls et non avenus. En effet, si ce que racontent les témoins avaient la moindre consistance, il y aurait forcément eu des poursuites judiciaires : comme il n'y en point eu, c'est que les témoins exagèrent. Quant aux antécédents, ils sont sans gravité ni en rapport avec l'affaire.

Troisième temps, la contre-offensive. Des "notabilités" de Guémené ont fourni des attestations qui soulignent le bon fond du prévenu lorsqu'il est "sorti des vapeurs funestes de l'ivresse" (animé de bons sentiments, bon père de famille laborieux, bon ouvrier, bla bla bla...).

L'avocat assène enfin un dernier argument visant à ruiner l'intention séditieuse et politique des propos incriminés et à accréditer l'idée de paroles confuses d'un ivrogne.

Il fait ainsi remarquer que Gerbaud, dans son délire, lance des slogans politiquement et chromatiquement contradictoires : "Vivent les Blancs, Vive Napoléon !". Mieux, son client s'en est certes pris aux Blancs et aux Rouges, mais ils a aussi "proféré des outrages...contre les Noirs, contre toutes les couleurs ; contre le maire, son bienfaiteur ; contre tout et contre tout le monde". C'est dire...

Le Président de la Cour refait surface. Il résume l'affaire en ramenant le débat à sa juste cause : on ne poursuit pas Gerbaud pour cris séditieux mais pour trouble à l'ordre public et excitation des citoyens les uns contre les autres, en particulier le 4 mai. Il semble néanmoins que Gerbaud ait un rôle éminent dans la conduite des troubles qui agitent Guémené.


Puis le Jury fait enfin son office. Il reconnaît que Gerbaud est coupable mais lui accorde des circonstances atténuantes. Pour la peine, il prend dix jours de prison.

Pour avoir renversé la République, Louis-Napoléon Bonaparte, lui, n'a rien pris.