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dimanche 7 décembre 2014

Printemps radieux d'avant 14


Je ne me lasse pas du plaisir des rencontres que permet ce blog. Rencontres toutes virtuelles, s'entend, mais rencontres tout de même. 

Voici en effet que l'arrière-petite-fille d'une guémenoise contemporaine de ma grand-mère (née à la toute fin du XIXème siècle), non contente de me contacter pour parler du pays, me fait fort aimablement cadeau d'une lettre trouvée dans les papiers de la vieille dame. Qu'elle en soit vivement et sincèrement remerciée.

Cette lettre, qui date de 1911, émane d'un des trois vicaires du Guémené de l'époque : Auguste Maillard. Elle s'adresse au frère de l'arrière-grand-mère sus-mentionnée, lequel est alors en passe de terminer son service militaire de deux ans (!).

Dans un article précédent, je retraçais la vie de François Maillard, ancien curé constitutionnel de Guémené, aux idées hardies pour son temps. Toutefois, son adhésion aux idées nouvelles ne devait aller si loin qu'on puisse imaginer que les deux Maillard soient de la même lignée...

Qui est Auguste Maillard ? Il est né à Corsept près de Paimbeuf, sur la rive gauche de l'estuaire de la Loire en septembre 1872 et il est donc âgé de 39 ans au moment d'écrire sa lettre ; ses parents étaient laboureurs.

Il est au Séminaire de Nantes au début et au milieu des années 1890. En août 1898 il est vicaire à Légé (tout au sud du département de la Loire-Inférieure) ; en février 1899, aux Touches, près de Nort-sur-Erdre. Arrivé à Guémené en octobre 1907, il y revient une fois démobilisé début 1919, puis on en perd la trace (il n'y est plus en 1921).

C'était un homme relativement grand pour son époque (1 mètre 70), aux yeux bleus, le visage allongé, un grand nez, un front découvert. Auxiliaire pendant la guerre de 14 (infirmier), il fut nommé caporal en 1915, puis sergent en 1916. Il souffrait des bronches.

Et son correspondant ?

Il s'agit très probablement de Pierre Marie Barrais qui devait, au moment de cette lettre, être en train de terminer son service militaire de deux ans, étant né le 8 mai 1889 au village de la Bottais, non loin de la route de Fégréac.

Ce garçon était châtain, avait des yeux gris et mesurait 1 mètre 62, comme la plupart des fils de paysans de l'époque. Il fit la guerre de 14 dans l'artillerie et fut cité à l'ordre de son régiment. Il fut gratifié de la croix de guerre avec une étoile de bronze.

La lettre ?

La lettre - écrite, rappelons-le, à la fin du printemps 1911 - évoque un temps paisible et radieux, ponctué par les fêtes religieuses, les obligations et rites du service militaire, avec à l'arrière-plan, la vie agricole : ces trois thèmes forment l'alfa et l'oméga de la Belle Epoque d'une bourgade comme Guémené à cette époque, ainsi que de ses habitants.

Visiblement, le prêtre et le jeune homme se fréquentent ("Mon cher ami"). Ils s'écrivent sans doute assez souvent et seuls les événements religieux ont pu détourner le vicaire de sa correspondance ("les fêtes de Pâques [16 avril cette année-là] ont brouillé le service").

La lettre est assez curieuse parce qu'elle mélange des considérations personnelles (préoccupations autour de la vie de bidasse ; nouvelles de la famille et des cultures ;...) et des comptes rendus presque administratifs (liste des conscrits ; naissances, mariages, décès) qui semblent recopiés de quelque formulaire.

Le prêtre manifeste ainsi sa sympathie pour la vie des jeunes gens effectuant leur armée. Il s'enquiert des grandes manœuvres, des tirs, des marches sous le soleil. Il évoque la fin de service de son correspondant et l'arrivée des nouvelles classes.

Plus loin, ce sont des nouvelles des parents du jeune homme "qui sont dans la joie". En effet, si le temps est sec, les récoltes devraient être bonnes et les pommiers promettent de nombreuses barriques de cidre.

On apprend au détour d'un paragraphe que 482 enfants (probablement pas que de Guémené...) ont, cette année-là, été confirmés par l'évêque, et que la fête de Jeanne d'Arc a donné lieu à des pavoisements et illuminations dans le bourg.

La fin de la lettre est une sorte de carnet où le vicaire indique comme dans un registre, les mariages et les décès survenus ces derniers temps. On ne sait pourquoi manquent les naissances.

Une bonne part de la missive est consacrée au Conseil de Révision tenu à Guémené (à la Mairie), comme c'était l'usage alors.

Auguste Maillard fournit la liste des conscrits bons pour le service. Il s'agit principalement de la classe 10, garçons nés en 1890, d'une année plus âgés que son correspondant.

S'y ajoutent quelques éléments plus âgés ayant reçu un sursis d'incorporation (les "ajournés").

Pour chacun, le vicaire indique le site de résidence à Guémené.

On dénombre ainsi cinquante-quatre individus bons pour le service et quatre (ou cinq) exemptés. On apprend d'ailleurs que le Médecin Major s'est même rendu chez l'un de ces derniers, trop malade pour se déplacer.


Ainsi quatre pages d'un prêtre fournissent-elles une brève chronique de printemps dans le Guémené de la Belle Epoque, où rien ne semble parler de la guerre qui menace, l'armée n'apparaissant que comme un rite de passage un peu long, une occupation passagère comme une autre, une parenthèse sans conséquence dans la vie des hommes.

Ces hommes avaient vingt ans. Et beaucoup ne vécurent pas jusqu'à trente ans.

Une vingtaine de la liste du vicaire mourut ainsi à la guerre, près de quarante pour cent !

Ce fut le destin de :

Julien-Marie Lesage de la Chenaie de Juzet ;

Julien-Marie Passard de Tréfoux ;

Rogatien Théphaine ;

Maurice Janvresse du Brossais ;

François Hamon du Bas-Luc ;

Julien Baud de Balleron ;

Pierre Lagrée de la Martelais ;

Auguste Poisson de la Landézais ;

Eugène Gaudin de Tréfoux ;

Alfonse Amossé de la Houquetais ;

Eugène Amossé du Brossais ;

Julien Vinouze de la Mignonnais ;

Aristide Métayer du Bourg ;

Pierre-Marie Bernard de Castres ;

Alexandre Croisnier des Fontenelles ;

Jean-Marie Amossé de la Forêt ;

Eugène Amossé de Guémé.


Ainsi s'est terminée la fête.







dimanche 18 novembre 2012

Conscrits de 1922 (et d'avant)

Je vais encore vous parler de mes aïeux. Cette fois, c'est surtout de mon grand-oncle François Ferré qu'il est question.

Il était né le 2 décembre 1902 : il s’apprêterait donc à fêter ses 110 ans si un sort funeste n'avait depuis belles lurettes contrarié cette belle perspective.

En fait, je n'ai que deux souvenirs de lui : sa photo en militaire majestueux et moustachu qui trône dans la grande pièce de la maison à Guémené ; et puis cette photo retrouvée au fond d'une boite, où il figure avec ses camarades de la classe 22 de Guémené, déguisé en conscrit.



La photo doit donc dater de début 1922. Grand-tonton est le jeune freluquet assis à gauche : rien d'un Hercule belliqueux, comme on voit.

Je vais ici terminer la navrante histoire de ce jeune François à l'air si peu martial, afin de passer ensuite à d'autres choses plus instructives et édifiantes.

Ayant échappé par son jeune âge à la guerre de 14-18, il mena une existence paisible et paysanne à La Hyonnais, à Guémené, chez maman (mon arrière-grand-mère Françoise Brard), célibataire et taciturne (ma mère ne l'aimait pas).

Mobilisé pour la guerre suivante, il alla par une nuit sans lune saluer des amis habitant le Boulevard (de la Gare, aujourd'hui  : de Courcelles). Bien mal lui en prit !

A peine sorti de ces adieux hivernaux (nous sommes la nuit, le 31 décembre 1939 ou bien même le 1er janvier 1940), et sans doute bien chargé de gniaule pour affronter la pénombre et le froid, voilà que grand-tonton s'égare et tombe en contrebas de cette artère (dans une carrière), se rompant le cou. Fin de carrière de mon grand-oncle, si j'ose dire...

Ce refus d'obstacle face à l'ardente obligation de partir défendre la Patrie Sacrée n'échappa pas au curé de Guémené de l'époque qui, paraît-il, refusa un temps, au grand dam de ma pauvre arrière-grand-mère Françoise, de l'enterrer religieusement au motif qu'il l'aurait fait exprès pour éviter la guerre. Ah,  charité chrétienne, quand tu nous tient...

Enfin, R.I.P...

Mais je reviens à ma photo : que sait-on de nos jours des fêtes de conscrits d'antan qui faisaient résonner les bourgs et les campagnes, avec leurs déguisements et tout le reste ?

Je vous propose deux éclairages successifs.

D'abord un peu d'histoire puisée à la source Internet, où je ne me lasse pas de me désaltérer.

Déjà en vigueur antérieurement, une (nouvelle) loi sur la conscription, sous le Second Empire, imposait à tous les jeunes gens, un tirage au sort. Un simple numéro puisé dans une urne avec une frange tricolore décidait si le conscrit allait partir pour 7 ans ou s'il était dispensé. Différents moyens permettaient, cependant, d'éviter le pire.

La loi de 1872, au début de la Troisième République, établit l'obligation militaire pour tous. Cependant un tirage au sort subsistait pour départager ceux qui allaient servir pour 5 ans, puis 4 ans, et ceux qui ne devaient servir que 6 mois ou 1 an.

La loi de 1889 fixa une durée du service militaire égale pour tous à 3 ans. Le tirage au sort subsista symboliquement.

La loi du 21 mars 1905 abolit le tirage au sort et fixa la durée d'incorporation à 2 ans.

Jadis donc, le tirage au sort était important dans la vie des hommes, l'orientant pour plusieurs années. Ce tirage au sort avait lieu en public au début de chaque année, dans tous les chefs-lieux de canton en présence du préfet, assisté du maire de la commune. 


Les jeunes gens en âge de ce tirage au sort se réunissaient la veille, pour chanter, boire et danser pendant le banquet qui durait toute la nuit.

Ils revêtaient un complet noir et un gibus qui n'étaient ensuite utilisés que le jour de leur mariage. La première année, bien avant ce que j'évoque, en 1798, deux jeunes gens se présentèrent au tirage au sort dans cette tenue car ils n'avaient pas eu le temps de changer de vêtements.

Par la suite tous les conscrits ont gardé cette tenue et l'habitude de la fête.

Cela étant dit, je ne résiste pas au plaisir de vous transposer une sainte lecture : un article tiré de la "Vie diocésienne : bulletin de l'activité catholique", n°8 en date du 25 février 1893 faisant écho à la réaction non seulement patriotique, mais également spirituelle et religieuse de nos braves garçons de 20 ans du canton de Guémené, précisément de Pierric.

"...Les conscrits ont donné un exemple admirable.
Le tirage au sort avait lieu le mardi 31 janvier, jour d'une réunion spéciale pour les hommes [tu m'étonnes ! NDLR]. Malgré une pluie battante et une distance de trois lieues séparant Pierric du chef-lieu de canton (Guémené-Penfao), nos jeunes gens, sans nulle exception, se mettant en route immédiatement après le tirage de leurs numéros, ont fait une entrée triomphale à l'église juste au commencement du sermon. Ils avaient fait retentir les rues du bourg du chant enthousiaste de l'Ave Maria."

C'est beau, mais qu'est ce début, à côté de la suite admirable :

"Et les hommes de Pierric, réunis en foule, électrisés et fiers d'un si magnifique exemple, chantaient à pleine voix et d'un coeur joyeux : "Je suis chrétien, voilà ma gloire !""

Le goupillon n'est décidément jamais bien loin du sabre.