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dimanche 26 février 2017

Beaulieu : quatre fidèles


Il m'est déjà arrivé de traiter ce genre de sujet : à Guémené, dans le cimetière, non loin de mes tombes de famille, dans le vieux carré, une autre tombe accueille les restes - comme on dit - d'un ancien membre du personnel de maison du château du Brossay, Marie Stevant, morte en 1860. 

Il y a quelques années, les descendants de ses maîtres ont fait rénover sa tombe : une belle pierre tombale, gravée de lettres d'or, célèbre le dévouement de cette femme.

Mais à Beslé, la fusion familiale entre maîtres et serviteurs atteint un degré encore plus élevé : les serviteurs sont enterrés dans l'enclos des maîtres, à côté de leur tombe, avec un tombeau égal en qualité à celui des Messieurs et des Dames du temps jadis du château de la Garenne.

Il paraît peu probable, bien sûr, que ce soit là l'effet d'une dernière volonté des vieux domestiques. Avec cette initiative, les patrons de la Garenne étaient sans doute persuadés de faire une bonne action et de marquer leur reconnaissance pour des vies qui furent en réalité complètement aspirées par le "château".

On dit parfois que les serviteurs sont comme les meubles : les maîtres peuvent agir sans pudeur devant eux, faire l'amour, se traiter de tous les noms, évoquer des secrets de famille...

Si les meubles mourraient, je suis sûr que l'on trouverait un moyen d'enterrer ceux auxquels on tient. C'est d'ailleurs ce qu'on fait d'une certaine manière quand on les remise, au lieu de les jeter, ou bien quand on garde une vieille horloge dans un coin, même si elle ne fonctionne plus.

J'éprouve le même sentiment mêlé que face aux tombes de prêtres : des vies engagées, sans retour possible bien souvent ; des vies où la part de renoncement est énorme : renoncement à une vie personnelle, renoncement au fondement d'une famille, renoncement à sortir du champ clos de la "maison", celle des maîtres ou celle du Bondieu. 

Les uns et les autres sont d'ailleurs "serviteurs", soit des maîtres, soit dudit Bondieu.

Ce sentiment est qu'apparemment plus un être humain s'implique dans un rôle social, plus il finit par n'exister qu'à travers ce rôle.
  
Mais aussi, il a moins vécu et on a moins tenu compte de ses émotions personnelles, durant son existence : il est plus "personne" et moins "individu". C'est une sorte de dialectique fatale entre l'intensité et le caractère aliénant d'une expérience individuelle. Mais c'est donc aussi le prix à payer pour survivre un peu parfois au naufrage de l'oubli.

J'imagine qu'aucun non plus de ces domestiques n'avait vraiment fait le choix positif de cette implication unique : on entre là, bien content sur le moment, puis le hasard, la nécessité, les avantages et l'habitude font le reste.

















Jacques Fesais était né en Ille-et-Vilaine, à Saint Malo-de-Phily, le 14 février 1811. Il exerçait les fonctions de jardinier. Le château fut comme une serre, pour lui, où vaille que vaille il s'épanouit à l'aune de la conscience qu'il avait de ses espérances. Il s'est éteint le 30 janvier 1872 au château de Beaulieu la Garenne, célibataire.

Françoise Javel vit le jour, pour sa part, au Grand-Fougeray (lieu-dit de Montaudevert) le 4 mai 1817. Elle rendit l'âme au château de Beaulieu la Garenne le 2 octobre 1873. Domestique, célibataire, ses parents étaient des laboureurs.

Renée Jaminet découvrit la vie  également au Grand-Fougeray (lieu-dit La Cour Gautier) le 24 mai 1818. Son parcours terrestre s'acheva le 9 juillet 1899 au château de Beaulieu la Garenne, "après 60 ans des plus fidèles services". Domestique, célibataire, ses géniteurs étaient aussi laboureurs.

Marie Delaunay, veuve Souchet, était native de Nort-sur-Erdre où elle vint au monde le 18 mai 1851 (et non 1855 comme indiqué par erreur sur la pierre tombale). On pointe en ce qui la concerne qu'elle est décédée "pieusement", à Redon le 6 février 1932. Parents laboureurs, comme les autres.

Les maîtres de ces braves gens ont ajouté sur la pierre tombale à leur intention,  un extrait de l'évangile selon Mathieu (XXV 21) :

"C'est bien, serviteur bon et fidèle parce que tu as été fidèle en peu de choses : je t'établirai sur beaucoup, entre dans la joie de ton MAITRE" 

Cette référence, où le Christ s'exprime, situe d'emblée les anciens domestiques défunts dans la classe des bons et des fidèles, avec évidemment la caution morale christique. Ça c'est bien, c'est plutôt sympa de leur part, on peut pas dire.

Ensuite, dans une traduction effroyable, le Christ essaye de dire au serviteur que cette fidélité, limitée à l'exercice du service qu'on lui a confiée sur terre (donc "peu de choses"), aura pour compensation, grâce à lui le bonhomme Christ, quelque chose de bien plus important. Puis il enchaîne par cette exhortation à entrer dans le monde bienheureux de la foi chrétienne, la joie du Maître.

Ce qui est curieux, c'est que comme ce sont les maîtres terrestres qui ont choisi ce passage, on pourrait penser qu'il exprime - par le truchement du Christ - leur sentiment de reconnaissance : du coup, ça paraît un peu gonflé de leur part de se prendre pour le Christ, non ?

dimanche 19 février 2017

Beaulieu : le mini-stre (2ème Partie)


Il suffit d'aller au cimetière de Beslé et de jeter un œil aux tombes de la famille Hervé de Beaulieu. On ne peut pas les manquer : un cyprès à la forme étrange, et qui n'est pas sans évoquer une statue de l'île de Pâques, les domine ; une grille peinte en blanc délimite un vaste quadrilatère où dorment de leur dernier sommeil les ancêtres et leurs serviteurs.

Au dos de l'une des stèles, et sur la pierre tombale avoisinante, il est clairement mentionné que l'un des locataires fut ministre, ministre de Louis XVI.

Bien sûr me direz-vous, il est difficile, même à un personnage potentiellement important, d'être enterrer dans deux tombes, sauf à - si j'ose dire - s'y répartir en divers morceaux. Il est en réalité probable que la stèle ogivale au dos de laquelle est signalé le ministre, ait appartenu à une première tombe du politique et de membres de la famille, vidée puis réemployé pour d'autres occupants.

Il est possible aussi qu'il s'agisse d'un réemploi suite à une erreur : car en effet, le dos de la stèle ogivale évoque "Joseph Louis" H de B alors que le financier de Louis XVI était "Joseph Emile François" H de B, comme gravé sur la pierre tombale située tout à côté.

































Mais ministre, je ne sais pas trop après tout s'il y a de quoi se vanter. Evidemment, tout le monde n'est pas ministre et c'est plutôt la preuve - pourrait-on dire - d'une certaine qualité. Mais "de Louis XVI", vraiment, est-ce que ça vaut ?
 
Depuis le début des temps modernes, il y a un demi millénaire, la France a connu bien des ministres des finances : environ deux cent cinquante individus se sont succédés à ce poste, soit un tous les deux ans. La durée moyenne d'exercice de cette charge est donc assez courte et se compte en quelques centaines de jours, sept plus exactement.
 
On ne peut pas dire que notre héros, Joseph Emile François Hervé de Beaulieu, ministre des Contributions au début de la Révolution quand Louis XVI avait encore toute sa tête, ait fait remonter la moyenne : il est en effet resté quelques petites dizaines de jours au gouvernement de la royauté finissante.
 
Certes, comme dit l'autre, la gloire n'attend pas le nombre des années. Aussi est-ce sans préjugé qu'il faut apprécier cet épisode ministériel, et le meilleur moyen pour ce faire reste d'en examiner l'œuvre.
 
Il faut se rappeler que Jo Emile traînait ses guêtres dans les parages du gouvernement en 1792, étant membre, puis président du Bureau des quinze commissaires de la Comptabilité nationale, depuis la fin de l'année précédente.
 
 
Quand arrive juin 1792, les choses vont mal et la France est en pleine crise politique, militaire et ministérielle : les girondins, faction politique alors dominante, veulent la guerre contre les rois d'Europe et souhaitent imposer certaines mesures auxquelles Louis XVI s'oppose : les ministres girondins sont ainsi renvoyés par le roi le 13 juin 1792.
 
Du coup on cherche un gouvernement et donc un ministre des finances. On ne peut pas dire que ça se bousculait au portillon. Trois pressentis refusèrent avant que Louis XVI, conseillé par Louis Hardouin Tarbé (un modéré ancien collègue de Jo Emile), ne s'adresse à Beaulieu. Bref ce n'était pas vraiment un premier choix.
 
En indiquant le nom de celui-ci au roi, Tarbé précisait que "c'était un homme très instruit et capable, dont les principes étaient excellents". Autrement dit, il était compétent en matière financière et royaliste en matière politique.
 
Et voilà-t-il pas que Jo Emile se met à faire sa mijaurée.
 
Ne valait-il pas mieux pour lui de garder son emploi tranquille au Bureau de la Comptabilité nationale que de courir les risques et les dangers d'un emploi politique aussi aléatoire en juin 1792 ?
 
Tarbé s'activa pour obtenir l'accord de Jo Emile écrivant au roi le 18 juin : "Sire, je m'empresse d'annoncer à Votre Majesté que M. Beaulieu accepte avec respect le Ministère des Contributions publiques. Il désirerait seulement que Votre Majesté voulût bien lui faire une lettre dont j'ai l'honneur de soumettre le projet à Votre Majesté" .
 
Ce dont le Capétien s'acquitta. Beaulieu se couvrait donc en obtenant la preuve qu'en acceptant le ministère, il n'avait fait que céder à la sollicitation du roi.
 
Les temps étaient troublés et à peine nommé, une insurrection secoua Paris le 20 juin. Lors de ce coup de force antimonarchique, Beaulieu donna la preuve de son attachement au roi, en figurant parmi les rares fidèles qui restèrent auprès de lui au cours de l’interminable séance d'insultes qu'il dut subir.
 
Le bref passage estival de Beaulieu au ministère fut toutefois marqué par quatre initiatives.
 
Le 23 juin, il notifia à l'Assemblée la nomination des trois commissaires administrateurs de la fabrication des assignats.
 
Le 29 juin, Beaulieu adressa un mémoire à l'Assemblée pour lui donner un état du recouvrement des trois nouvelles contributions : contribution foncière, contribution mobilière et la patente. C'était pas le pied. Il soulignait les difficultés de la mise en application des lois instaurant les nouvelles contributions publiques et demandait des mesures déjà réclamées en vain par son prédécesseur.

 
Le 5 juillet fut lue à l'Assemblée législative la lettre par laquelle Beaulieu demandait à être autorisé de faire construire au meilleur marché qu'il pourrait, les machines à décapiter qui avaient été adoptées le 20 mars précédent comme mode d'exécution capitale. L'Assemblée l'envoya promener, se retranchant (c'est le mot !) derrière le principe de la séparation des pouvoirs pour éluder la demande.
 
Le 9 juillet, Beaulieu écrivit à l'Assemblée pour lui demander de voter une loi qui fixerait l'ordre des poursuites et les peines à infliger en cas de contravention à la loi qui prohibait l'exportation de numéraire hors du royaume, afin de combattre une hémorragie que la situation politique et militaire aggravait dangereusement. Ce fut le dernier acte personnel de la gestion ministérielle de Beaulieu.


En effet, effrayés par les Brissotins (une faction assez peu modérée) qui menacent les ministres d'un décret d'accusation les déférant en Haute Cour constitutionnelle, ceux-ci remettent collectivement leur démission à Louis XVI le 10 juillet, tout en restant à leur poste.
 
Louis XVI se heurta à la même difficulté qu'en juin : personne ne voulait plus accepter de monter à bord. Comme ses collègues, Beaulieu se borna donc à expédier les affaires courantes, en attendant la relève, qui se fit attendre...
 
Le 21 juillet, on croyait avoir trouvé la perle en la personne de Bon-Joseph Dacier, un savant célèbre pour sa traduction de la Cyropédie de Xénophon, secrétaire perpétuel de l'Académie royale des Belles Lettres... Bref, n'importe quoi.


Mais voilà que ce poussiéreux se débine à son tour, et il faut attendre le 29 juillet pour que Beaulieu soit enfin déchargé de ses fonctions ministérielles par la nomination de Leroux-Delaville.

Ministre de plein gré un peu plus de trois semaines, du 18 juin au 10 juillet, il fut obligé de le rester malgré lui faute de combattants, une vingtaine de jours du 10 juillet au 29 juillet, soit presque autant... 

D'après l'article sur Jo Emile H de B dans :



dimanche 12 février 2017

Beaulieu : le mini-stre (1ère Partie)


Toujours soucieux de mettre en valeur le patrimoine de Guémené, je me dois, après la notice sur le château de Beaulieu, de poursuivre par un article sur le plus notable des membres de cette famille ancienne, notable en tout cas sous l'angle de l'Histoire de France, qui, comme on sait, est pour un patriote la mesure de toute chose.

Celui dont je vais vous parler n'a jamais vécu sur le territoire de notre commune, même si l'un de ses fils, comme je le mentionnais la semaine passée, entreprit la construction de l'actuel château de la Garenne à Beslé.

Toutefois, Joseph Emile François Hervé de Beaulieu est enterré au cimetière de Beslé, auprès des autres membres de sa lignée.

Il y a beaucoup de gens enterrés dans les cimetières de Guémené, Beslé et Guénouvry, et ce seul fait ne suffit donc pas à constituer une circonstance pouvant attirer l'attention des historiens locaux et du public. Ce serait trop facile !

C'est qu'en fait, Joseph Emile fut un personnage historique, de ceux dont le nom vient normalement s'intercaler dans les frises chronologiques dont on fatigue les pauvres enfants.

Vous le dirai-je enfin ? Ne l'avez-vous pas deviné ? Eh bien ce brave Beaulieu fut ministre des Contributions (autant dire du Budget ou des Finances) de Louis XVI, je dis bien XVI, oui Madame, et de surcroît au moment de la Révolution, la grande, la seule, celle qui allait ébranler les trônes, faire frémir les peuples et s'exalter les poètes.

Ce n'est pas rien, et cela mérite bien qu'on s'appesantisse un peu sur la vie de ce personnage, avant de passer en revue son oeuvre politique.

Voici donc aujourd'hui, la vie de Joseph Emile François de Beaulieu.

Jo est né à Rannée en Ille-et-Vilaine le 16 septembre 1752, et fut selon les usages de l'époque, baptisée le 19. Il était le fils de Joseph Luc Hervé, sieur de Beaulieu et de la Budrais  (1711 - 1794) et d'Agathe Emilie Bigot demoiselle de Maubusson.

Il est issue d'une famille qui gravitait autour d'activités juridiques et financières. Un de ses oncles, par exemple, Jean-Baptiste, est qualifié d'avocat au Parlement, receveur des fermes du roi à la Guerche. Dans les années 1750, il était établi à Redon, où il est receveur général des fermes de Bretagne. Receveur : autant dire percepteur.

Son frère Pierre-Marie Aimée dirigea l'exploitation de la mine de charbon de Montrelais (entre Ancenis et Angers). Cette compagnie fournissait des charbons à la verrerie d'Ingrandes qui fabriquait des bouteilles pour des vins des pays de la Loire, ainsi qu'aux arsenaux et fanaux de la côte de Bretagne.

Les activités industrielles de Pierre Marie Aimée touchaient donc à un domaine (la commercialisation des vins) dans lequel son frère cadet Jo, celui qui nous intéresse, exerçait des activités fiscales et commerciales : c'est pas aujourd'hui qu'on verrait un tel mélange des genres...

Jo Emile fit un beau mariage, quoique assez tardif : il épouse en effet en 1800 la jeune Jeanne Perrine Ridouel, sa cadette de 24 ans, fille d'un receveur (percepteur) des Domaines à Acigné. Deux fils naîtront de ce mariage.

Au physique, Jo Emile était assez grand (1 mètre 78) et brun. Bien entendu, il était catholique. Ce qui ne l'empêcha pas d'être reçu frère maçon dans la loge parisienne Saint-Jean d'Ecosse du Contrat Social.

Le Vénérable en était le marquis de la Rochefoucauld-Bayers. Jo Emile y fréquenta une grosse brochette de grands seigneurs, ministres, banquiers, agents de change...

Après des études de droit, Jo Emile suivit la même voie que son père : l’administration des fermes d'impôts en Bretagne. Il devint directeur de "la ferme des devoirs de Bretagne", à Lorient, puis à Paris au début de la Révolution.

Il avait donc une longue expérience dans le domaine de la fiscalité indirecte, lorsque la protection d'amis influents lui procura, en novembre 1791, l'un des quinze emplois de commissaire du Bureau de la Comptabilité nationale dont il devint le président.

Après l'épisode ministériel, sur lequel on reviendra une autre fois, Beaulieu ne put retourner en Bretagne, faute d'avoir reçu quitus de sa gestion à la direction de la régie des devoirs de Bretagne. Au cours de cette résidence forcée à Paris, il essaya d'intervenir pour obtenir la libération des enfants du roi.

Au milieu des violences de la fin de l'été 1792 à Paris, il fut blessé à une jambe, blessure qui resta douloureuse et finit par entraîner l'amputation de la jambe à Nantes le 23 mai 1805.

Après plusieurs demandes à la Convention, celle-ci l'autorisa enfin le 21 mars 1793 à regagner le district de Redon. Il fut ensuite nommé le 10 décembre 1793 receveur du district de Blain, mais il démissionna le 20 novembre 1794 en invoquant des raisons de santé, et jusqu'à la fin de la Révolution il s'abstint de toute participation à la vie publique locale (La Terreur avait été fatale à plusieurs de ses amis...).

Beaulieu fut ensuite nommé conseiller de l'arrondissement communal de Redon par arrêté consulaire du 1er prairial an VIII (21 mai 1800). En 1803 il était conseiller général d'Ille-et-Vilaine (élu par 118 voies sur 139).

Ce n'est que peu de temps avant sa mort (à Redon le 24 septembre 1807), qu'une délibération des commissaires de la Comptabilité nationale du 3 pluviôse an XII (24 janvier 1804) lui donna quitus définitif pour sa gestion comme "ancien directeur des ferme et régie des devoirs de la ci-devant province de Bretagne à Lorient"...

Jo Emile n'était pas pauvre. Il reçut en héritage de ses parents le manoir ancestral de Beaulieu la Garenne à Beslé. Son mariage lui apporta quelques métairies en Ile-et-Vilaine. Ce qui est touchant c'est que Jo de Beaulieu se lança entre 1800 et 1805 dans la reconstitution systématique du patrimoine parental, rachetant les parts des autres héritiers.

Sa maison de Redon était meublée de façon cossue et élégante. On sait aussi, par l'inventaire après décès, qu'il faisait négoce des céréales issues de ses métairies, qu'il écoulait par la Vilaine et l'océan vers Bordeaux.

En tenant compte des biens de sa femme, on peut estimer la fortune du ménage de Jo de Beaulieu entre 100 000 et 150 000 francs avec un revenu annuel correspondant de 5 000 francs environ, ce qui doit être pas mal. Difficile en effet de donner un équivalent en euros (peut-être 10 à 20 fois plus).

Guy Antonetti (dir.), Les ministres des Finances de la Révolution française au Second Empire. Dictionnaire biographique 1790-1814, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2007, t. I, 369 p.

dimanche 5 février 2017

Beaulieu : le château


Guémené possède un nombre important de châteaux et manoirs sur son territoire : Juzet, Bruc, Boisfleury, Tréguel, Friguel, Gré-Bréhaut, Brossay, La Vieilleville, Trenon.

On pourrait même à la rigueur adjoindre à cette liste le "manoir" de Tregroaz, près du bourg.

Aucune des communes limitrophes de Guémené ne me semble posséder un tel patrimoine.

Et j'ai omis à dessein un dernier édifice, qui est celui que je veux évoquer aujourd'hui : le château de Beaulieu-la Garenne qui se situe sur une hauteur surplombant la Vilaine, à Beslé, section de Guémené.

Ce château est en réalité situé sur le domaine de la Garenne, ancienne possession de la famille Hervé dont les ancêtres étaient sieurs de Beaulieu.

Cette famille ancienne est originaire de l'Anjou et s'est installée en Bretagne au XVIIè siècle, dans la région de Plessé, à quelques kilomètres au sud de Guémené. Un aïeul est ainsi procureur fiscal puis sénéchal de la vicomté de Carheil au début du XVIIIè siècle.

Les armes de cette famille figurent à l'armorial de 1698 parmi les 125 807 blasons que contient cette recension : "de sable aux liens de Saint Pierre, accompagnés de deux étoiles d'or en flanc et d'un croissant de gueules en pointe."

Faute de mieux, voici les armes de la famille Hervé de Beaulieu telles que reproduites dans les Annales de Nantes (1966, N°166). La ressemblance n'est pas frappante avec la description ci-dessus...


Sur la terre de la Garenne à Beslé, que la famille Hervé possédait depuis 1628, un manoir des XIVè XVè siècles s'étiolait. A tel point qu'en 1794, il fut jugé inhabitable par les héritiers.

C'est Edouard Jean Hervé de Beaulieu, né en 1804, fils d'un personnage sur lequel je reviendrai dans un futur article, qui fit construire, en 1828 - 1829, l'actuel château de Beaulieu.

L'ancien manoir croulant fut quant à lui démoli en 1867 pour y faire passer la ligne de chemin de fer de Rennes à Redon, qui court au pied de la colline de la Garenne.

Je joins deux reproductions de cartes postales anciennes qui montrent le paysage vu du château et le château, perché sur la colline.
















Ci-après une vue de l'entrée du manoir.























Comme on peut le voir, il s'agit d'une grosse maison de maître plus qu'un château comme ceux du Brossay, de Boisfleury ou Juzet.

lundi 1 août 2016

Roméo Plantard et Juliette Roussel


Voici une triste histoire qui a pour cadre notre bon vieux Guémené du milieu du XIXè siècle, un Guémené rural, relativement opulent par rapport au reste du canton, mais un Guémené où pèsent les vieilles croyances et où le contrôle social se fait sentir lourdement.

Louis-Napoléon Bonaparte est Président de la IIè République, Fidèle Simon est maire de Guémené, comme d'habitude.

Cette affaire d'infanticide permet une plongée tout à fait vivante et pleine d'émotions au coeur de cette époque lointaine, au coeur de ce cadre géographique à la fois si identique et si différent désormais.



René Plantard naît en 1811 à Beslé-sur-Vilaine, section septentrionale de Guémené, au hameau de Méauduc. Il appartient à une famille de cultivateurs, à l'instar de sa future épouse, Françoise Houillier qui vient du même village où elle est née un an plus tard.

Les épousailles ont lieu le 30 août 1840. Le couple va exploiter une ferme à Richebourg, village tout près du bourg de Beslé, au bord de la route de Pierric.



Le jeune couple est plutôt à l'aise. Bientôt leur viennent deux enfants, deux fils : François, en 1841, René, deux ans plus tard. Hélas, Françoise Houllier décède le 15 octobre 1846.

La vie doit continuer cependant : s'occuper des champs, s'occuper des petits. René Plantard décide d'embaucher une domestique.

Quand Mélanie Roussel se présente en 1847, elle a 26 ans environ.

Elle semble donner toute satisfaction à la maisonnée qui comprend également deux autres personnes pour les cultures. Et le temps passe, comme si de rien n'était.

Au bout de trois ans de services, René, cultivateur aisé, se fait entreprenant auprès de sa jeune domestique qui finit par céder "aux obsessions de son maître". De fil en aiguille, "les voilà comme mari et femme".

Et malgré ses "habitudes calmes et tranquilles", René Plantard passe dans le pays pour entretenir effectivement des relations intimes avec sa domestique. Mais personne n'y redit, toujours pas devant les intéressés.

A la Toussaint 1850, Mélanie se trouvant "malade", se rendit chez M. Fortin médecin à Guémené (né à Cherrueix en 1809, mort à Guémené en 1876), d'après le conseil de son maître. Elle y retournera deux autres fois. Enfin, le 2 avril 1851, M. Fortin, qui avait des doutes, voulut lui palper le ventre et sentit les pulsations de l'enfant qu'elle portait.

En réalité, dès qu’il avait appris la grossesse de sa domestique, René Plantard l’avait adressée au médecin, qui avait accepté à plusieurs reprises de la saigner et de lui poser des sangsues. Mais ces "soins" n’avaient pas suffi à faire reparaître les menstrues.

Constatant finalement la grossesse, le médecin donna le conseil à Mélanie Roussel de prévenir son séducteur de se hâter de l'épouser, ajoutant : " Si par un motif ou par un autre cet homme refusait de vous épouser, gardez-vous de porter une main criminelle sur votre enfant nouveau-né, ou de faire des tentatives pour un avortement ; car la justice découvrirait la vérité. "

Les yeux de Mélanie se remplirent de larmes et elle sortit de chez M. Fortin en s'écriant : " Certainement, non, que je ne lui fera pas de mal. "

Les bonnes intentions dont elle s'était récriée au sortir de chez le médecin l'abandonnèrent quand elle se retrouva seule avec son maître René Plantard. Celui-ci l'exhorta à avorter en lui faisant des promesses pour "après". Et bien sûr, sous son emprise, elle céda à son maître.

Commença alors le calvaire que lui imposa René Plantard. A partir de celle époque, avril 1851, René Plantard essaya en effet sur elle divers moyens bizarres pour provoquer l'avortement. Mais laissons parler la pauvre fille :

Il me dit qu’il fallait détruire cet enfant-là, qu’il ne fallait pas avoir honte de le faire avant le mariage et lorsque j’en serais débarrassée, je me marierai avec lui.

Il me proposa et il me fit exécuter divers moyens qu’on lui avait indiqués pour me débarrasser de l’enfant que je portais, il m’a fait souffrir très cruellement.

Ainsi il profitait du moment où les deux autres ménages qui habitent près de nous étaient aux champs, il me faisait m’appuyer contre un mur et là il me donnait des coups de genoux violents dans le ventre, il me faisait mal, je criais, alors il me disait qu’il allait suspendre son opération pour la reprendre plus tard...

D’autres fois quand j’étais dans mon lit, il étreignait mon ventre avec ses mains à me faire crier par les souffrances que j’endurais, mais il me défendait de crier bien haut. Il me donnait encore souvent des coups de genoux dans le ventre dans le même but.

D’autres fois Plantard se servait d’une planche longue, il me faisait appuyer le ventre dessus, il secouait ensuite la planche de manière à me faire retomber lourdement et moi dessus, de manière à me faire avorter.

D’autres fois, il me faisait monter dans son grenier où il y avait une échelle, il me faisait suspendre par les bras à cette échelle, il venait ensuite par derrière, mais me prenant par le ventre, il m’étreignait fortement de manière à me faire crier.
Plusieurs fois encore il m’apportait des pains brûlants de douze livres qui sortaient du four et il me faisait les mettre sur le ventre, quand je ne pouvais pas les supporter à nue, il me les appliquait par-dessus ma chemise."

D'après le témoignage d'un avocat qui rédigea un ouvrage peu de temps après, d'autres sévices furent imposés à deux reprises à la jeune femme :

"Il y a environ huit ans, nous entendions révéler, devant la cour d’assises de la Loire-Inférieure, les tristes expédients employés par un paysan qui avait séduit sa servante et qui voulait la faire avorter : cet homme, monté sur un vigoureux cheval, sur lequel il prenait sa domestique, partait au galop à travers champs, et lançait à terre cette malheureuse au plus fort de la course."

Mais ce n'est pas fini.

Un nommé Launay, journalier de ses amis, avait découvert à René Plantard les propriétés soit-disant abortive de la sabine (une sorte de genévrier : il s'agit d'une plante hautement toxique du fait de ses huiles essentielles, dont le pyrogallol qui bloque complètement le circuit intestinal : les animaux qui en ont consommé meurent rapidement...).

Launay lui en avait fait voir un plant dans le jardin de M. Hervé de Beaulieu, nobliau adjoint au maire de Guémené, habitant un château sur les hauteurs de Beslé. Plantard alla en chercher la nuit et il en fit prendre une infusion à Mélanie. Mais ce breuvage ne produisit pas encore l'effet qu'il en attendait. Ni aucun autre apparemment....

C'est au milieu de tous ces supplices que Mélanie Roussel, dont la constitution était à l'évidence très robuste, accoucha le 30 mai 1851, vers le coucher du soleil.

René Plantard était présent ; il revenait de garder ses bestiaux. D'après ses dires, Mélanie se penchait pour satisfaire un besoin. Elle était près de la porte ; le cordon ombilical cassa ; elle entendit son enfant crier ; mais ses forces l'abandonnant elle n'eut que le temps de gagner son lit.

Elle laissa son enfant entre les mains de René Plantard ; celui-ci l'enveloppa tout vivant dans une jupe de la mère sans lier le cordon et il le porta dans un tonneau plein de cendre dans son fournil.

Peu avant le lever du soleil, Plantard se leva, ficela la jupe qui recouvrait l'enfant, après avoir pris la précaution d'y attacher de chaque côté une pierre, afin de faire tomber au fond de l'eau le paquet.

Il partit, et, en rentrant, il dit à Mélanie. " J'ai jeté l'enfant dans la rivière, au dessous du manoir de la Trouanière, mais j'ai eu peur du démon; je ne l'ai pas jeté assez loin ; cependant nous n'avons à craindre que les pêcheurs à la herse."

Cette pêche consiste à ratisser, avec une herse tirée par un animal de trait, les fonds peu profonds pour y déloger les poissons qui sont ensuite ramassés à la main.

Malheureusement pour René Plantard, le niveau de la rivière baissa d'une trentaine de centimètres (un pied), ce qui permit à des pêcheurs à la ligne de voir et d'attirer sur le rivage le paquet en question qui n'avait pas été jusqu'au fond de l'eau parce qu'il avait été retenu par des joncs assez fournis dans cet endroit.

C'était le 4 juin, soit cinq jours après l'accouchement, sur les bords de la Vilaine, près le manoir de la Trouanière, sur le territoire de la commune de Guéméné. Pressentant une affaire de mauvaise augure, les pêcheurs alertent les autorités qui à leur tour préviennent la justice.

Les magistrats se transportèrent sur les lieux. Le paquet fut retiré de l'eau en leur présence ; on l'ouvrit, après avoir coupé la ficelle, et l'on reconnut que dans cette jupe était enveloppé le cadavre d'un nouveau-né, de sexe masculin, qui, à en juger par la conformation de ses diverses parties, et surtout par son volume, paraissait être né du huitième au neuvième mois.

La précaution qu'on avait prise de ficeler la jupe qui enveloppait l'enfant, après avoir placé de chaque côté une pierre qui devait l'empêcher de surnager, faisait voir assez qu'un crime avait été commis, et que la main qui s'en était rendue coupable, avait voulu ensevelir au fond des eaux la preuve de son forfait et en rendre à jamais la découverte possible.

Il exhalait une odeur de putréfaction très avancée et présentait sur plusieurs points une teinte livide, verdâtre; sur plusieurs points aussi l'épiderme était détaché. En promenant la main sur les différentes régions du corps, on sentait presque partout un mouvement de crépitation occasionné par la présence du gaz produit de la décomposition.

Aucune trace de blessure n'apparaissait à l'extérieur ; le nez était aplati, les os de la tête chevauchaient fortement les uns sur les autres ; toutes ces remarques qui furent faites par les deux médecins qui procédèrent à l'autopsie du cadavre de cet enfant, démontrèrent que ce cadavre avait séjourné dans l'eau pendant un certain temps.

Ils remarquèrent sur la partie antérieure latérale droite du cou une coloration violacée; toutefois cette teinte était peu prononcée, et la décomposition avait atteint un degré trop avancé pour leur permettre d'affirmer que c'était là plutôt le résultat d'une violence que d'un effet cadavérique. L'opération à laquelle se sont livrés les deux médecin leur a démontré que cet enfant, né viable et bien conformé, avait respiré et vécu.

D'après la conviction des médecins, l'enfant avait dû être placé vivant dans la jupe où il a été trouvé; on ne lui avait pas lié le cordon ombilical, et il est très probable que la mort de l'enfant a été causée par le double effet de l'hémorragie ombilicale et de l'asphyxie. Ainsi, nul doute qu'un infanticide ait été commis sur l'enfant.

Quoi qu'il en soit, Mélanie ni son maître n'avaient parlé à personne de la grossesse, ni de l'accouchement. Néanmoins, depuis un certain temps déjà, on jasait à Beslé sur le compte de Mélanie Roussel : plusieurs femmes étaient venues la voir et n'avaient pas manquer de remarquer que son ventre et ses seins grossissaient. De plus, cette fille n'allait pas à l'église depuis un certain temps, et ses jambes étaient enflées.

Quand Mélanie Roussel apprit qu'un enfant nouveau -né, enveloppé dans une jupe, avait été découvert sur les bords de la Vilaine, elle se montra préoccupée . Elle demanda ainsi à la femme Plédel, une voisine, qui causait avec elle de ce bruit, s'il était possible aux médecins, lorsqu'il y avait un certain temps qu'une femme était accouchée, de découvrir les traces d'un accouchement. Elle était inquiète...

Pendant ce temps là, l'instruction se mit à faire ses recherches pour découvrir la mère de l'enfant assassiné et les auteurs de cet attentat. La rumeur publique, évidemment, signala bientôt, comme mère de cet enfant, la fille Mélanie Roussel, qui servait comme domestique depuis quatre ans environ chez René Plantard.

Des femmes du bourg de Beslé trouvèrent naturellement à alimenter leur dénonciation, car lors de la messe dominicale, elles avaient bien remarqué l’épaississement de la taille de Mélanie Roussel : " Un des dimanches qui ont précédé Carnaval, sans que je puisse préciser, j’étais à la messe, la fille Mélanie Roussel y était, lorsqu’elle s’est mise à genou, j’ai trouvé que son ventre et ses seins avaient "grassés", je pensai en moi-même qu’elle était enceinte ", déclara par exemple Perrine Percevault, 51 ans, journalière du voisinage.

Très vite Mélanie Roussel, désignée par la bonne conscience de ses voisines, fut interrogée par la justice. Elle nia énergiquement sa grossesse et son accouchement et elle maintint encore ses dénégations après la visite faite par deux médecins, venus d'après l'ordre du magistrat instructeur.

Mais ces dénégations n'emportent pas la conviction des magistrats et les gendarmes "emballent" la pauvre fille pour la conduire à la caserne de Guémené. De Beslé à Guémené, il y a plusieurs kilomètres à travers la campagne quasi déserte, mais au bourg de Guémené, ce n'est plus la même histoire. Le juge d'instruction raconte cette arrivée infamante où les commères du cru leur ont fait cortège :

" Nous l’avons fait monter dans notre voiture et nous l’avons reconduite jusqu’à Guémené où elle a passé sous les regards d’un grand nombre de femmes de l’endroit qui l’ont accompagnée jusqu’à la caserne de la gendarmerie où nous l’avons déposée. En arrivant à la caserne, cette fille s’est mise à pleurer et à fondre en larmes."

Pour finir cet épisode, Mélanie Roussel fut déposée dans la chambre de sûreté de la caserne de Guémené, en larmes et elle fit bientôt des aveux complets, réitérés dans l'instruction en présence de René Plantard.

De son côté, René Plantard opposait les mêmes dénégations sur ses rapports avec sa domestique. Il prétendit qu'il n'avait eu connaissance ni de sa grossesse, ni de l'accouchement.

Le magistrat instructeur lui fit entrevoir les charges graves qui s'élevaient contre lui. Ce fut sans doute là le motif qui détermina René Plantard à prendre la fuite, lorsqu'il était conduit au bourg de Guémené pour être interrogé, non sans avoir pris la précaution de se munir d’une somme d’argent assez importante.

Il erra pendant deux mois, n’osant s’éloigner de sa famille et de ses terres. Il justifiera ultérieurement cette évasion :

"J’ai fui parce que je voulais aller prévenir mes parents de mon arrestation et m’entendre avec eux pour la gestion de mon bien et la garde de mes enfants. Je comptais me constituer prisonnier le lendemain, mais je n’ai pas pu parler à mes parents parce que j’avais peur d’être pris par les gendarmes, c’est ce qui fait que je suis resté si longtemps à vagabonder dans le bois où je m’étais réfugié dans les champs environnants, et du côté de Fougerais (Grand-Fougeray)."

Plus tard, il se constitua prisonnier :

" Dimanche dernier, je me suis rendu chez Monsieur de Beaulieu, adjoint de Guémené, avec deux témoins, et je lui ai déclaré que je venais me constituer prisonnier. M. de Beaulieu m’a donné une lettre pour me rendre ici."

C'est par la crainte du déshonneur que l’adjoint au maire de Guémené pour Beslé, Édouard Hervé de Beaulieu, 46 ans, propriétaire, qui a rencontré René Plantard au cours de sa fuite et ne l’a pas dénoncé, explique l’évasion de Plantard :

" [Il] me dit que l’idée de prendre la fuite ne lui était venue qu’en chemin et que c’était la honte d’être conduit par des gendarmes aux su et vu de toute sa famille, dans son pays, qui l’y avait décidé."

C'est encore une autre explication.



Finalement le procès des deux amants eut lieu devant la Cour d'Assises de la Loire-Inférieure, lors de deux audiences, les 12 et 13 septembre 1851 (la justice est plutôt rapide, à cette époque).

C'est le Président Lemeur, conseiller à la Cour d'appel de Rennes qui conduit les débats.

L'accusation est soutenue par M. Dubeux procureur de la République.

La défense de René Plantard a été présentée par Me Anthyme Ménard, et celle de Mélanie Roussel par Me Berthaud.



Apparemment pas grand-chose à dire, sinon que la défense de René Plantard ne fit pas grand effet. Il avait eu pourtant le temps le temps, pendant qu'il était en fuite, de la méditer et de prendre des conseils.

Il prétendit ainsi qu'il n'avait connu la grossesse de Mélanie que le mercredi qui précéda l'accouchement de celle-ci. Il soutint aussi qu'il n'était pas présent à l'accouchement de Mélanie, que celle-ci lui en fit confidence le soir.

Il avoua qu'il avait certes eu des rapports avec sa domestique, et qu'il avait eu aussi la faiblesse de l'accompagner la nuit, lorsque celle-ci est allée jeter l'enfant dans la rivière... Bref, que du courage...

Après le résumé de l'affaire du Président Lemeur, le jury entra dans la chambre des délibérations. Il en rapporta un verdict d'acquittement pour Mélanie Roussel et une déclaration de culpabilité en ce qui concerne René Plantard, mais avec circonstances atténuantes (on se demande bien lesquelles !)

En conséquence, ce dernier fut condamné à quinze années de travaux forcés, et à la "surveillance de la haute police" pendant toute sa vie, ce qui revenait à lui demander, à sa sortie du bagne, une caution ou à le cantonner dans un lieu qui n'était pas de son choix (en cas de dérogation aux règles, risque d'incarcération à vie).

Il y a donc une morale. Mais ce jugement n'est pas étonnant en ce qui concerne l’acquittement de Mélanie Roussel, car il ne faut pas oublier que le jury était composé d'hommes, plutôt des petits bourgeois ou des agriculteurs aisés, brefs une sociologie qui appréciait les amours ancillaires.

Ces braves gens étaient donc enclins à la compréhension envers les pauvres filles qu'il leur arrivait de lutiner également...

J'ai regardé, à tout hasard, si l'on avait inhumé un nouveau-né, un Plantard ou un Roussel, ou même un "anonyme", à Guémené, cette année-là. Non. Sans doute les restes de cet objet d'autopsie ont-ils fini on ne sait où du côté de Saint-Nazaire ou d'ailleurs...C'est ça la vraie injustice.


Je fournis ci-après une référence bibliographique disponible sur Internet :


TILLIER, Annick. Des criminelles au village : Femmes infanticides en Bretagne (1825-1865). Nouvelle édition [en ligne]. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2001 (généré le 31 juillet 2016). Disponible sur Internet : . ISBN : 9782753524743.

lundi 28 mars 2016

Jean-Baptiste Rimbaud, déporté


Beslé est une succursale de Guémené dotée d'un pont qui franchit la Vilaine. De l'autre côté du fleuve, ample, commence la commune de Langon au lieu-dit le Pâtis-Vert. Comme aucun bourg ne paraît de l'autre côté de la rivière, juste gardée par l'ancien et imposant hôtel Sergent posé au débouché du pont, c'est un peu de Beslé encore de ce côté-là.

Beslé fut un centre ferroviaire important (c'est aujourd'hui encore, de fait, la gare de Guémené) entre Nantes et Rennes, Redon et Châteaubriant, ces quatre points cardinaux de tout guémenois.

C'est là que se croisaient jadis les deux anciennes lignes qui desservaient le bourg de Guémené : la ligne de Redon à Châteaubriant et la ligne de Beslé à Blain, vers Nantes, dont l'emplacement a laissé encore de nos jours de grandes cicatrices boisées dans le paysage.

Beslé a toujours été un point de passage, que ce soit sur la Vilaine (il y avait un bac, avant la construction du pont à la fin du XIXème siècle) ou sur terre, grâce au chemin de fer.

Un nombre important de cheminots habitaient donc Beslé dans l'entre-deux-guerres (mondiales).

Parmi ceux-ci, Pierre Rimbaud, originaire de Derval, marié à une jeune femme de Pierric, Angélique Guérin.

Ce couple aura quatre enfants : Marie, née en 1913 ; Léon, née en 1914 ; Yvonne, en 1916 et Jean-Baptiste en 1918. Ou bien cinq : ajoutons Léontine.

Quand ils se sont mariés, en juillet (ce qui n'est guère une période paysanne) 1912, les époux étaient en principe cultivateurs. Le métier ferroviaire de Pierre Rimbaud est donc assez récent quand naît son dernier fils.

Jean-Baptiste Rimbaud voit le jour le 30 octobre 1918, quand la Première Guerre Mondiale expire enfin.

Comme souvent, on ne sait rien de son enfance, ni de son adolescence.

On apprend que, plus tard, Jean-Baptiste était employé chez Monsieur Baudu à Langon, au Pâtis-Vert. Celui-ci était marchand de bestiaux.

La vie historique, si j'ose dire, de Jean-Baptiste commence quand il entre au groupe Francs Tireurs et Partisans (FTP) de Beslé. 

Ses faits d'armes sont documentés et ne sont pas négligeables. Ainsi, il transporte des armes et des munitions de Beslé à Langon. Il participe également au sabotage de lignes souterraines de téléphone entre Rennes et Redon (à la Chapelle Sainte-Melaine et à Guipry). 

Plus tard encore (en juin d'une année non spécifiée), on le retrouve impliqué dans le sabotage de freins sur une rame de wagons allemands entre Guémené et Avessac. 

En juillet 1944, il est associé au convoyage de six aviateurs américains de Bain-de-Bretagne à Saint-Ganton et Massérac.

Il fut hélas arrêté par la Gestapo entre Guémené et Plessé, alors qu'il transportait trente kilos d'explosifs et un revolver.



















Il se trouve ensuite embarqué dans le convoi de Rennes, au début d'août 1944, à destination de l'Allemagne.

Il est dirigé vers le Fort Hatry de Belfort. Puis il est déporté le 29 août 1944 de Belfort vers le Camp de Concentration de Neuengamme (matricule 43790).

Dans ce train se trouvent 722 hommes parmi lesquels 444 décéderont. On dénombrera 194 rescapés. La différence est formée de disparus ou de personne dont le sort est inconnu. 

Parmi ces hommes, Bernard Danet, ce résistant de Beslé également, de deux ans le cadet de Jean Baptiste Rimbaud, et Pierre Baudu, l'ancien employeur du jeune homme.

Ce dernier, qui habitait le bourg de Beslé en 1931, sa femme Hélène et leur fille Antoinette sont en effet arrêtés au Pâtis-Vert, près de Beslé, le 21 juin 1944, sur dénonciation.

Pierre Baudu faisait partie du réseau Buckmaster. Lui et sa famille reviendront des camps.

Pas Jean-Baptiste Rimbaud, qui décède le 20 janvier 1945 au camp de Wilhelmshaven.

Un arrêté du 14 décembre 1997 a fait porter la mention "Mort en déportation" sur son acte de décès.

Jean-Baptiste Rimbaud passa un peu moins de quatre mois à Wilhelmhaven qui était une succursale (un "kommando") de Neuengamme. 

On dispose d'un témoignage qui permet d'imaginer ce que furent les derniers jours de la courte existence du jeune Résistant.

Wilhelmshaven était à l'extérieur du camp de Neuengamme, situé sur la mer du Nord, créé à partir du mois d'août 1944 et opérationnel dès le 4 septembre 1944. Le convoi de Jean-Baptiste Rimbaud "étrenna" en quelque sorte l'établissement. 


"Celui-ci, n'était pas terminé et il fallu d'abord éliminer un énorme tas de terre glaise qui obstruait la Place d'appel, effectuer des transports de briques à la brouette, sous la surveillance de kapos et de… SS qui étaient français. Nous étions logés dans des baraquements désaffectés de la jeunesse hitlérienne (...).

Ensuite, affectation à l'Arsenal de la Kriegsmarine où nous nous rendions à pied (4 à 5 km.). Dans cet immense complexe industriel, des ateliers de fabrication avaient été isolés et nous étaient réservés. Ils comportaient :

- Un grand hall où nous devions travailler comme tourneurs, usiner des pièces d'acier sous le contrôle de contremaîtres allemands, ramasser les copeaux de métal à main nue (...), fabriquer des câbles en acier, souder des pièces de toutes sortes – très grosses ou très petites – au chalumeau ou soudure électrique, presque sans protection, couper d'énormes plaques de métal à l'aide de machines immenses (souvenir : un Français s'est coupé les deux mains devant moi – suicide ?), effectuer différents modèles à l'emporte-pièce (...).

A part, se trouvaient d'autres ateliers, dont :

- la menuiserie où étaient fabriqués, entre autres, des manches de grenades et des fûts de fusils ;

- la forge où étaient usinées des pièces en fonte pour les navires de guerre. Poste très dur car les déportés étaient soumis à une intense chaleur pendant leur travail, pour être ensuite en contact avec le froid du dehors, et leurs vêtements étaient troués par les éclats de métal incandescent.

Tous ces bâtiments étaient entourés de rangées de barbelés et étroitement surveillés par les gardes.

Le travail se faisait 24 heures sur 24, par deux équipes, une de jour, une de nuit, de 12 heures chacune, avec une pause d'une demi-heure pour ingurgiter une maigre pitance. A la suite des bombardements alliés, des équipes furent constituées pour déterrer les bombes non éclatées ou à retardement (...).

Fin mars 1945, nous avons commencé à déblayer les ateliers détruits par les bombes. Devant l'ampleur du désastre – navires coulés, sous-marins ventre à l'air,… - un rayon de joie éclairait notre visage et nous étions devenus heureux – pour un temps (...)."


Jean-Baptiste Rimbaud n'eut pas le temps de partager cette joie. 

Bien que né à Guémené, c'est à Langon, de l'autre côté de la Vilaine, que sa mémoire est honorée : une simple plaque sur le monument au mort porte son nom, à côté de celui de cinq camarades.

dimanche 25 janvier 2015

Noël 2014 à Beslé


Aucun souvenir ne me revient de l'église de Beslé : j'imagine assez bien que, quand on venait à Guémené, nous n'y sommes jamais entrés. Ce n'est pas faute d'avoir fréquenté Beslé : on y venait régulièrement, mais pour pécher ou pour boire un coup.

Aujourd'hui, il est bien difficile d'entrer dans les églises, surtout celles des petits bourgs périphériques de Guémené, Beslé ou Guénouvry : il n'y a plus beaucoup de monde, plus beaucoup de messes, plus beaucoup de prêtres...On craint les voleurs...

Il m'a fallu la circonstance d'un concert organisé le 28 décembre dernier pour mettre les pieds dans ce bâtiment. 

L'église de Beslé a été reconstruite en 1843 : elle est dédiée à Saint-Pierre et Saint-Paul. Son clocher-porche a été rehaussé à la fin du XIXè siècle. Les cloches qui meublent ce dernier ont été bénies le 1er mai 1938 par l'évêque de Nantes de l'époque, Villepelet. J'ai évoqué cet épisode dans un article précédent.

L'église de Beslé est petite - surtout par rapport à celle, énorme, de Guémené : une nef sans bas-côtés, un petit transept avec deux autels et un petit choeur. Une tribune, côté clocher, domine la nef.

Des vitraux parfois assez récents décorent les baies. Noël oblige, une crèche avait été disposée (ainsi qu'un grand sapin) et des grands rois-mages se tenaient à genou près de l'un des autels du transept. Ici et là des bannières anciennes sont accrochées aux murs.

Voici donc quelques photos de l'intérieur de l'église prises lors du concert du 28 décembre dernier, concert de chants de Noël gentillets, interprété par deux jeunes femmes gentillettes et timides.

D'abord deux vitraux de la nef que l'on doit à Henry Uzureau et qui datent des années 1940. J'ai raconté l'histoire du premier, hommage d'un père à son fils mort à la guerre de 14, dans un article récent. 

Lui fait face un autre vitrail, du même maître verrier, daté énigmatiquement du 3 août 1943. Il représente un prêtre auréolé vêtu à l'ancienne, tenant une balance dans les plateaux de laquelle sont une homme et une femme, un Breton et une Bretonne (la balance penche du côté de l'homme....). Il lève la main droite avec deux doigts repliés et paraît bénir qui le regarde.

























D'autres vitraux occupent la nef. On note les initiales "H.M." ou "M.H." "Y.D." ou encore le nom de Yves Dehais. Ces oeuvres semblent dater des années 1970. Yves Dehais fut un artiste nantais, né en 1924 et décédé récemment (2013), qui ouvrit son atelier à Nantes en 1948 avec un Compagnon du Devoir, rue de la Bastille, et dont l'oeuvre est présente en Loire-Atlantique. 

Est représentée une allégorie de la Pentecôte, les apôtres étant répartis de part et d'autre de l'entrée d'une sorte de temple à fronton, devant lequel se tient une femme (Marie ?) : tous reçoivent une langue, ou plutôt une larme, de feu sur l'auréole. 

Ailleurs, un Christ ressuscite et sort de son tombeau devant un soldat en armure endormi et une femme qui tient son visage dans ses mains. 









On trouve encore une verrière (non attribuée) célébrant la mission de 1959, en écho à l'année mariale 1958 : Bernadette Soubirous pieds nues est agenouillée devant la Vierge, tout près d'un ruisseau.





















Enfin, quelques vitraux plus classiques dédiés l'un à Jeanne d'Arc et l'autre à Saint Michel. La sainte porte l'armure enveloppée d'un manteau bleu à fleurs de lys. Elle tient à la main son épée et un étendard blanc à fleurs de lys également. Pour une raison obscure, elle pose devant une rideau sombre à motifs floraux.

L'archange, pour sa part, terrasse tranquillement un dragon rouge à corps de gros asticot, qui fait une drôle de bobine. Il a de belles ailes blanches dans le dos et une cape rouge. Lui aussi pose devant un rideau à motifs. Une inscription se trouvait au bas du vitrail dont on aperçoit plus que trois lettres ("EAU"), pourrait avoir été le nom du maître verrier.























Il restait d'autres vitraux dans le choeur, mais le grand sapin de Noël les cachait en partie.

Sinon, les bannières des antiques frairies de Beslé : trois ont retenu mon attention  (mais je crois qu'il n'y en avait pas d'autres).

Une première figure une Vierge à l'enfant. La maman est sur un nuage. Elle est revêtue de vêtements richement ornés tandis que l'enfant tient un globe dans sa main droite.

























Une autre bannière du même genre, clouée au mur près d'ex-voto, ne comporte que la Vierge, toujours sur un nuage, auréolée et couverte d'un manteau bleu. Des fleurs sont brodées aux quatre coins de la composition.

























Enfin la troisième comporte un Christ tête nue (sans auréole), barbu. Il marche sur un sol piqueté de petites fleurs. Un long manteau marron l'entoure et ses mains présentes des trous.























Dans le transept nord, on trouve une chapelle : dans une sorte alcôve sous un fronton supporté par deux colonnes, siège une Sainte Vierge blanche. Dessous, un autel doté de deux colonnettes, portant un "M" en chiffre et un tabernacle en forme de petit temple dont la porte est marqué d'un ciboire doré.






















Devant cette chapelle, l'on a disposé de grands rois-mages un peu écornés qui ont des airs de chiens battus.

























Enfin, voici quelques autres photos du concert du 28 décembre, qu'une assistance clairsemée d'une vingtaine de personnes courageuses supporta dans le froid, malgré les "grille-pain" descendant du plafond...Des chansons de France et d'ailleurs chantées d'un petit filet de voix, accompagnées d'un violoncelle, interprétées dans une église glaciale... 



























Pas sûr qu'elles aient gagné beaucoup d'argent : mais si ces jeunes femmes n'ont pas pris cher, elles ont assurément pris froid !...