Rechercher dans ce blog

Affichage des articles dont le libellé est déportation. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est déportation. Afficher tous les articles

lundi 28 mars 2016

Jean-Baptiste Rimbaud, déporté


Beslé est une succursale de Guémené dotée d'un pont qui franchit la Vilaine. De l'autre côté du fleuve, ample, commence la commune de Langon au lieu-dit le Pâtis-Vert. Comme aucun bourg ne paraît de l'autre côté de la rivière, juste gardée par l'ancien et imposant hôtel Sergent posé au débouché du pont, c'est un peu de Beslé encore de ce côté-là.

Beslé fut un centre ferroviaire important (c'est aujourd'hui encore, de fait, la gare de Guémené) entre Nantes et Rennes, Redon et Châteaubriant, ces quatre points cardinaux de tout guémenois.

C'est là que se croisaient jadis les deux anciennes lignes qui desservaient le bourg de Guémené : la ligne de Redon à Châteaubriant et la ligne de Beslé à Blain, vers Nantes, dont l'emplacement a laissé encore de nos jours de grandes cicatrices boisées dans le paysage.

Beslé a toujours été un point de passage, que ce soit sur la Vilaine (il y avait un bac, avant la construction du pont à la fin du XIXème siècle) ou sur terre, grâce au chemin de fer.

Un nombre important de cheminots habitaient donc Beslé dans l'entre-deux-guerres (mondiales).

Parmi ceux-ci, Pierre Rimbaud, originaire de Derval, marié à une jeune femme de Pierric, Angélique Guérin.

Ce couple aura quatre enfants : Marie, née en 1913 ; Léon, née en 1914 ; Yvonne, en 1916 et Jean-Baptiste en 1918. Ou bien cinq : ajoutons Léontine.

Quand ils se sont mariés, en juillet (ce qui n'est guère une période paysanne) 1912, les époux étaient en principe cultivateurs. Le métier ferroviaire de Pierre Rimbaud est donc assez récent quand naît son dernier fils.

Jean-Baptiste Rimbaud voit le jour le 30 octobre 1918, quand la Première Guerre Mondiale expire enfin.

Comme souvent, on ne sait rien de son enfance, ni de son adolescence.

On apprend que, plus tard, Jean-Baptiste était employé chez Monsieur Baudu à Langon, au Pâtis-Vert. Celui-ci était marchand de bestiaux.

La vie historique, si j'ose dire, de Jean-Baptiste commence quand il entre au groupe Francs Tireurs et Partisans (FTP) de Beslé. 

Ses faits d'armes sont documentés et ne sont pas négligeables. Ainsi, il transporte des armes et des munitions de Beslé à Langon. Il participe également au sabotage de lignes souterraines de téléphone entre Rennes et Redon (à la Chapelle Sainte-Melaine et à Guipry). 

Plus tard encore (en juin d'une année non spécifiée), on le retrouve impliqué dans le sabotage de freins sur une rame de wagons allemands entre Guémené et Avessac. 

En juillet 1944, il est associé au convoyage de six aviateurs américains de Bain-de-Bretagne à Saint-Ganton et Massérac.

Il fut hélas arrêté par la Gestapo entre Guémené et Plessé, alors qu'il transportait trente kilos d'explosifs et un revolver.



















Il se trouve ensuite embarqué dans le convoi de Rennes, au début d'août 1944, à destination de l'Allemagne.

Il est dirigé vers le Fort Hatry de Belfort. Puis il est déporté le 29 août 1944 de Belfort vers le Camp de Concentration de Neuengamme (matricule 43790).

Dans ce train se trouvent 722 hommes parmi lesquels 444 décéderont. On dénombrera 194 rescapés. La différence est formée de disparus ou de personne dont le sort est inconnu. 

Parmi ces hommes, Bernard Danet, ce résistant de Beslé également, de deux ans le cadet de Jean Baptiste Rimbaud, et Pierre Baudu, l'ancien employeur du jeune homme.

Ce dernier, qui habitait le bourg de Beslé en 1931, sa femme Hélène et leur fille Antoinette sont en effet arrêtés au Pâtis-Vert, près de Beslé, le 21 juin 1944, sur dénonciation.

Pierre Baudu faisait partie du réseau Buckmaster. Lui et sa famille reviendront des camps.

Pas Jean-Baptiste Rimbaud, qui décède le 20 janvier 1945 au camp de Wilhelmshaven.

Un arrêté du 14 décembre 1997 a fait porter la mention "Mort en déportation" sur son acte de décès.

Jean-Baptiste Rimbaud passa un peu moins de quatre mois à Wilhelmhaven qui était une succursale (un "kommando") de Neuengamme. 

On dispose d'un témoignage qui permet d'imaginer ce que furent les derniers jours de la courte existence du jeune Résistant.

Wilhelmshaven était à l'extérieur du camp de Neuengamme, situé sur la mer du Nord, créé à partir du mois d'août 1944 et opérationnel dès le 4 septembre 1944. Le convoi de Jean-Baptiste Rimbaud "étrenna" en quelque sorte l'établissement. 


"Celui-ci, n'était pas terminé et il fallu d'abord éliminer un énorme tas de terre glaise qui obstruait la Place d'appel, effectuer des transports de briques à la brouette, sous la surveillance de kapos et de… SS qui étaient français. Nous étions logés dans des baraquements désaffectés de la jeunesse hitlérienne (...).

Ensuite, affectation à l'Arsenal de la Kriegsmarine où nous nous rendions à pied (4 à 5 km.). Dans cet immense complexe industriel, des ateliers de fabrication avaient été isolés et nous étaient réservés. Ils comportaient :

- Un grand hall où nous devions travailler comme tourneurs, usiner des pièces d'acier sous le contrôle de contremaîtres allemands, ramasser les copeaux de métal à main nue (...), fabriquer des câbles en acier, souder des pièces de toutes sortes – très grosses ou très petites – au chalumeau ou soudure électrique, presque sans protection, couper d'énormes plaques de métal à l'aide de machines immenses (souvenir : un Français s'est coupé les deux mains devant moi – suicide ?), effectuer différents modèles à l'emporte-pièce (...).

A part, se trouvaient d'autres ateliers, dont :

- la menuiserie où étaient fabriqués, entre autres, des manches de grenades et des fûts de fusils ;

- la forge où étaient usinées des pièces en fonte pour les navires de guerre. Poste très dur car les déportés étaient soumis à une intense chaleur pendant leur travail, pour être ensuite en contact avec le froid du dehors, et leurs vêtements étaient troués par les éclats de métal incandescent.

Tous ces bâtiments étaient entourés de rangées de barbelés et étroitement surveillés par les gardes.

Le travail se faisait 24 heures sur 24, par deux équipes, une de jour, une de nuit, de 12 heures chacune, avec une pause d'une demi-heure pour ingurgiter une maigre pitance. A la suite des bombardements alliés, des équipes furent constituées pour déterrer les bombes non éclatées ou à retardement (...).

Fin mars 1945, nous avons commencé à déblayer les ateliers détruits par les bombes. Devant l'ampleur du désastre – navires coulés, sous-marins ventre à l'air,… - un rayon de joie éclairait notre visage et nous étions devenus heureux – pour un temps (...)."


Jean-Baptiste Rimbaud n'eut pas le temps de partager cette joie. 

Bien que né à Guémené, c'est à Langon, de l'autre côté de la Vilaine, que sa mémoire est honorée : une simple plaque sur le monument au mort porte son nom, à côté de celui de cinq camarades.

dimanche 3 janvier 2016

Hélène Martin, du réseau "Turquoise"


Le nom de Martin n'est pas inconnu de ce blog, en particulier quand il s'agit d'y accoler le prénom Hippolyte, personnage évoqué dans deux articles de mars et décembre 2013, que je résume ci-après.

C'était un fameux instituteur de Guémené qui enseigna de 1890 à 1913, maître puis directeur de l'école publique.

Sa précédente renommée avait conduit le maire de l'époque à aller le chercher à Fay, c'est du moins ce qui se disait. Sa fille aînée, Emilie, née de son mariage avec une dame Mercier, devint elle-même institutrice et enseigna au côté de son père.

Son épouse décéda assez jeune, en 1902, laissant au pauvre Hippolyte, en plus d'Emilie, six petits Martin supplémentaires, nés en rafale à Guémené et d'un âge compris entre trois et dix ans.

Sans doute habitué à manœuvrer des grandes plantées d'enfants (on prétend qu'il enseignait à sept classes), il réussit probablement à élever cette maisonnée comme il se doit.

Médaillé d'argent pour son action pédagogique, il se retire dans la région et termine ses vieux jours en compagnie de sa fille aînée l'institutrice, à Pornichet où il décède en 1939 ayant atteint l'âge respectable de 87 ans.

Il ne vit donc pas l'effondrement de la République dont il était un des hussards, ni les horreurs qui s'ensuivirent. Heureusement.


Hélène Martin était la plus jeune des filles de l'instituteur de Guémené. Elle était née le 18 mars 1898 au bourg de Guémené, peut-être à l'école de garçons où résidaient les instituteurs d'alors.

On ne sait pas grand-chose de sa vie, sinon qu'elle épousa un clerc d'huissier, peut-être déjà huissier d'ailleurs, ou bien militaire, Albert Forget, grand gaillard brun d'un mètre soixante-quatorze natif de Saint-Etienne-de-Montluc, entre Savenay et Nantes. Cette union se déroula à Clisson, le 21 mai 1919, Clisson où en 1909 déjà, Albert exerçait la profession de clerc d'huissier.

Le couple eut plusieurs enfants dont une fille prénommée Emilie également, née à Varsovie en 1920. Que faisaient donc ces gens en Pologne, à cette époque en pleine guerre avec l'URSS naissante ?

Albert Forget avait dix ans de plus que son épouse et, préférant sans doute l'uniforme à la défroque d'huissier, il ne cessa de rempiler, une fois son service militaire achevé.

Sa carrière militaire active s'étend ainsi de la fin 1909 à 1923. Il y poursuit une filière d'artilleur dans différents régiments, finissant sous-lieutenant avant de se retirer à Nantes, au 8 rue Anizon, dans le centre ville.

La Guerre de 14 est au coeur de son engagement militaire. Il y fait bonne figure, en tout cas selon les critères de l'Armée : il décroche citations et médailles. Il est ainsi titulaire de la Croix de guerre étoile d'argent et deux de bronze ainsi que de la Médaille militaire. La Légion d'honneur viendra en 1932 compléter ce tableau.

Il est probable qu'Albert Forget ait fait partie des quatre cents conseillers de la Mission militaire française pour la Pologne, venus encadrer l'armée de ce pays en guerre contre l'URSS. D'où l'accouchement à Varsovie.

Il reprend à un moment donné son métier d'huissier. On retrouve la trace de la famille Forget à Quimper pendant la seconde guerre mondiale où ils demeurent rue Valentin depuis quelques temps (après 1936), à moins que ce ne soit à Plonévez-Porzay. 

Ils ont une autre fille en plus d'Emilie : Jeanne née le 1er décembre 1926 à Quimper, ce qui accréditerait l'idée que la famille demeurait déjà dans cette ville dès cette époque. Et peut-être quatre autres enfants : Albert, Madeleine, Françoise, Hélène.


Peut-être faut-il penser que l'éducation du Père Martin, le vieil instituteur de Guémené, avait donné des principes à ses enfants et notamment à sa fille Hélène. Peut-être que cela n'a rien à voir.

Toujours est-il que les parents Forget et leur fille aînée Émilie s'engagent dans la Résistance, au sein d'un réseau appelé "Turquoise".

Ce qui suit vient de forums ou de sites spécialisés.

Le réseau "Turquoise" - ou "Blavet" - comptera trente-trois membres (connus) : quatorze seront déportés dont six en mourront ; deux seront fusillés, deux seront grièvement blessés. Le réseau couvrira toute la Bretagne, associé à d’autres réseaux.

La double appellation de se réseau provient de ce que, dans les messages, le nom de code "Turquoise" désignait les affaires de renseignements ; celui de "Blavet", les opérations maritimes.

Rapidement le réseau se mit en place à Rennes, St-Brieuc, Guingamp, Morlaix, Laval, Paris, Lyon, Macon, avec les radios, les boites aux lettres, les agents de renseignements et de liaison, les asiles, 

Le secteur particulièrement surveillé par le réseau est la zone côtière d'Avranches à Saint-Malo.

Les renseignements recueillis par ce réseau étaient abondants et précis :

- Les effectifs et armements des troupes allemandes par arme, corps et lieux d'implantation,
- Les mouvements de trains d'intérêts stratégiques,
- Les résultats des sabotages effectués ; le bilan des bombardiers alliés,
- Les faits de résistance, les actes d'héroïsme, les répressions allemandes.

Toutes ces informations sont transmises lors des vacations radios ou acheminées à Londres par des liaisons maritimes. Celles-ci sont faites à l'Ile d'Er par une vedette anglaise, en principe tous les quinze jours.

Fin 1943 et début 1944, ce réseau de Résistance fonctionne apparemment bien. Or à ce moment la Gestapo commence à recueillir les fruits de son travail, suppléée de certains français notamment d'indépendantistes bretons. Le service de renseignement allemand arrive ainsi à établir presque entièrement les organigrammes des organisations de Résistance.

A la mi-avril 1944 le drame se précipite. A Paris, la centrale Phidias, qui coiffait plusieurs réseaux dont "Turquoise" est anéantie, A Rennes, un dénonciateur qui sera condamné à mort et fusillé en 1945, vend à la Gestapo pour 80 000 Francs l'adresse du 11 rue Gutenberg comme lieu d'allées et venues suspectes. C'en est fini du réseau "Turquoise".

Voici, ci-dessous, le témoignage de Jeanne Forget, autre fille du couple, née en 1926 à Quimper et alors étudiante à Nantes, sur l'arrestation de sa famille :

" J’ai vu Zeller pour la première fois le 22 avril 1944 au soir. Il s’est présenté chez mes parents comme membre de la Résistance. Il était seul. Il a dit qu’il était « Fernand » que nous attendions et a demandé ma sœur Emilie. Celle-ci n’était pas rentrée et ma mère à qui j’ai parlé de cette visite m’a dit de me méfier et de répondre que ma sœur n’était pas là, ce que j’ai fait. Zeller est parti.

Cinq minutes après son départ, la police allemande a sonné chez nous et deux membres de la Gestapo ont perquisitionné. Après cette perquisition qui n’a rien donné, les Allemands sont restés chez nous pour nous surveiller. Dans la soirée, Zeller est revenu. Il était environ 20h30. Il a demandé mon père et il l’a interrogé en compagnie des allemands. Il a recommencé la perquisition.

Pendant ce temps, je suis parvenue à monter dans le grenier où étaient les papiers de mon père et à brûler ceux-ci. En même temps que Zeller, était rentrée chez nous une jeune fille Le Corre, agent de liaison du groupe « Turquoise ». Elle n'a pu ressortir et elle a été interrogée par Zeller et maltraitée car elle n’a pas voulu parler. Elle a été giflée. 

A la suite de cela mon père et cette jeune fille ont été emmenés. Zeller et la Gestapo sont restés chez nous. Ils se sont mis à interroger ma mère, je crois qu’ils l’ont giflée, puis ils l’ont emmenée à son tour. 

Après ils s’en sont pris à moi. Zeller m’a interrogée et a recommencé à fouiller avec moi les pièces de la maison. Comme je lui posais une question, il m’a répondu : « Depuis quatre ans que je fais ce métier, ce n’est pas toi qui va m’apprendre ! » Et il me dit aussi : « Ce n’est pas parce que tu n’as pas 18 ans que tu ne seras pas emprisonnée ! » Là encore, ils n’ont rien trouvé et ils m’ont emmenée à la Gestapo, laissant ma petite sœur âgée de 11 ans seule à la maison.

A la Gestapo, mon interrogatoire a recommencé, dirigé par Zeller qui m’a menacé d’une tournée comme je n’en avais jamais reçue. Il m’a giflée. Ils ont fini par croire ce que je leur racontais et ils m’ont relâchée en me faisant jurer de leur rapporter les papiers. J’ai juré, mais bien entendu je n’ai jamais rien rapporté. J’ai été surveillée pendant plusieurs jours à la suite de cela. Je ne suis pas restée longtemps à Quimper où ces faits se passaient, je suis venue à Nantes.

....

Ma sœur Emilie a été arrêtée par surprise par Zeller. Il l’a rencontrée dans la rue et il l’a invitée à se rendre dans une maison amie pour qu’elle échappe à la Gestapo. Elle l’a suivi et il l’a conduite dans la maison même où était celle-ci, et il l’a arrêtée."


Sur les huit membres du réseau « Turquoise » arrêtés le 22 avril 1944, six sont morts en déportation.

Hélène Forget, née Martin, arrêtée  pour son appartenance au réseau avec son mari et sa fille, est d'abord internée à la prison Saint-Charles de Quimper, puis sera transférée à la prison Jacques Cartier de Rennes. Elle est déportée le 2 août 1944 vers Belfort puis vers Ravensbrück, le 1er septembre 1944 (Matricule 62824). Autre lieu de déportation: Genshagen.

De son convoi de cent quatre-vingt-dix femmes, dont sa fille Emilie, près des deux tiers revinrent. 

Pas elle : elle décède le 21 juin 1945, en Belgique, à l'hôpital d'Etterbeek près de Bruxelles lors de son rapatriement. Sa fille mourut le 28 janvier 1945 à Ravensbrück et son mari Albert, le 7 février 1945 à Dachau.

Une plaque, à Clisson, commémore ces trois martyrs de la Résistance.

Photo François VERMAUT