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dimanche 24 novembre 2013

François Jéhanne, cordonnier républicain oublié


Vingt lieues, ce n'est pas beaucoup, vingt lieues : quatre-vingts petits kilomètres que dut parcourir François Jéhanne pour accomplir son destin.

Il a environ vingt-trois ans quand il s'installe à Guémené, vers 1781. François Jéhanne est né à Plélan-le-Grand, en Ille-et-Vilaine, le 13 mars 1758.

Il se marie le 30 novembre 1786 en l'église de Guémené, épousant Julienne Bourgeon, une veuve de six ans son aînée. Cette veuve est la fille du marguillier de la paroisse, "honorable homme" Julien Bourgeon, qui vivait à la métairie de l’Étang, au sud du bourg. Avec un père ainsi engagé dans la conduite de la paroisse, Julienne dut être élevée dans le respect de la religion et des traditions.

De ce mariage sont issus deux enfants (au moins), Donatien et Michel. Le premier sera serrurier à Guémené, et le second, cordonnier. En cela, celui-ci suit les pas de son père François Jéhanne, lui-même cordonnier de formation (et réputé tel encore vers 1796).

François Jéhanne savait écrire et il devait être inscrit sur le rôle des impôts puisqu'il fait partie des présents lors de l'assemblée paroissiale qui se réunit le 5 mars 1789 pour écrire le cahier de doléance de Guémené et désigner les délégués de la paroisse en vue des Etats-Généraux.

La Révolution le séduit. Il se retrouve Secrétaire greffier, autrement dit celui qui va écrire dans les registres et notamment les registres d'état-civil qui remplacent les registres paroissiaux de baptêmes, mariages et décès.

Le premier, il succède ainsi à des générations de curés et vicaires qui se sont relayés depuis plus de deux siècles pour transcrire les joies et malheurs de la vie des paroissiens de Guémené.

On l'imagine écrire avec gourmandise les nouvelles formules de la nouvelle époque : "l'an IV de l'Egalité" ou bien "l'an I de la Liberté et de la République"...



On perd sa trace dans les registres assez rapidement. Et puis on apprend sa mort, prématurée, à l'âge de quarante-six ans, le 22 décembre 1804 (2 nivôse an XII de la République, an I de l'Empire). A son décès, il est huissier de la justice de paix du canton de Guémené : il participe donc encore à la nouvelle administration des choses, cette justice de paix faisant pièce à la justice seigneuriale, justice de proximité de l'ancien temps. Le juge de paix avait pour tâche, depuis 1790, de trancher sans appel les petits litiges.

Je me suis demandé à quoi pouvait bien ressembler une séance de la justice de paix de cette époque. En cherchant, je suis tombé sur un écrivain de la fin du XIXème siècle, Octave Mirbeau, inoubliable auteur du "Journal d'une femme de chambre", qui, dans une courte nouvelle, "La justice de paix", extraite de son recueil de 1886, "Lettres de ma chaumière", s'empare précisément de ce sujet.

L'auteur dédie ce récit à Maupassant qui aurait pu en effet l'écrire : chez les paysans, la morale est toute pratique et ne fait en rien référence à des valeur de savoir-vivre ; l'équité de la transaction prend le pas sur le respect des conventions mondaines. Voici le texte presque intégral :


"La justice de paix occupait, dans la mairie au rez-de-chaussée, une salle donnant de plain-pied sur la place. Rien d’imposant, je vous assure, et rien de terrible. La pièce nue et carrelée, aux murs blanchis à la chaux, était séparée en son milieu par une sorte de balustrade en bois blanc qui servait indifféremment de banc pour les plaignants, les avocats — aux jours des grands procès — et pour les curieux. 

Au fond, sur une estrade basse, faite de planches mal jointes, se dressaient trois petites tables devant trois petites chaises, destinées, celle du milieu à monsieur le juge, celle de droite à monsieur le greffier, celle de gauche à monsieur l’huissier. C’était tout.

...« L’audience » battait son plein. La salle était remplie de paysans, appuyés sur leurs bâtons de frêne à courroies de cuir noir, et de paysannes qui portaient de lourds paniers sous les couvercles desquels passaient des crêtes rouges de poulets, des becs jaunes de canards et des oreilles de lapins. Et cela faisait une odeur forte d’écurie et d’étable.

 Le juge de paix, un petit homme chauve, à face glabre et rouge, vêtu d’un veston de drap pisseux, prêtait une grande attention au discours d’une vieille femme qui, debout dans l’enceinte du prétoire, accompagnait chacune de ses paroles par des gestes expressifs et colères. Les bras croisés, la tête inclinée sur la table, le greffier, chevelu et bouffi, semblait dormir, tandis qu’en face de lui, l’huissier, très maigre, très barbu et très sale, griffonnait je ne sais quoi sur une pile de dossiers crasseux...

...Le greffier, clignant de l’œil, consulta une feuille, la tourna, la retourna, puis, promenant son doigt de bas en haut, sur la feuille, il s’arrêta tout à coup…
— Gatelier contre Rousseau, cria-t-il ! sans bouger. Est-il là, Gatelier et Rousseau ?
— Présent, dit une voix.
— Me v’là, dit une autre voix.

Et deux paysans se levèrent, et entrèrent dans le prétoire. Ils se placèrent gauchement en face du juge de paix qui allongea ses bras sur la table et croisa ses mains calleuses.
— Vas-y, Gatelier ! Qu’est-ce qu’il y a encore, mon gars ?

Gatelier se dandina, essuya sa bouche du revers de sa main, regarda à droite, à gauche, se gratta la tête, cracha, puis, ayant croisé ses bras, finalement il dit :
— V’là ce que c’est, mossieu le juge… J’revenions d’ la foire Saint-Michel, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. J’avions vendu deux viaux et, sauf’ vout’ respect, un cochon, et dame ! on avait un peu pinté. J’ revenions donc, à la nuit tombante. Mé, j’ chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’ temps : « Finis donc, Roussiau, bon Dieu ! qué t’es donc bête ? qué t’es donc éfant ! »

Et, se retournant vers Rousseau, il demanda :
— C’est-y ben ça ?
— C’est ben ça ! répondit Rousseau.
— À mi-chemin, reprit Gatelier, après un court silence, v’là ma femme qui mont’ l’ talus, enjambe la p’tite hae, au bas de laquelle y avait un grand foussé. « Où qu’ tu vas ? » que j’y dis. « Gâter de l’iau », qu’è m’répond. « C’est ben ! », que j’ dis… Et j’ continuons nout’ route, Roussiau et mé.

 Au bout de queuques pas, v’là Roussiau qui mont’ le talus, enjambe la p’tite hae au bas de laquelle y avait un grand foussé. « Où qu’ tu vas ? », que j’y dis. « Gâter de l’iau », qu’y me répond. « C’est ben ! », que j’ dis. Et j’ continue ma route.

Il se retourna de nouveau vers Rousseau :
— C’est-y ben ça ? dit-il.
— C’est ben ça ! répondit Rousseau.
— Pour lors, reprit Gatelier, j’ continue ma route. J’ marche, j’ marche, j’ marche. Et pis, v’là que j’ me retourne, n’y avait personne sus l’ chemin. J’ me dis : « C’est drôle ! où donc qu’ils sont passés ? » Et je r’viens sus mes pas : « C’est ben long, que j’ dis. On a un peu pinté, ça c’est vrai, mais tout de même, c’est ben long ».

 Et j’arrive à l’endreit où Roussiau avait monté l’ talus… Je grimpe la hae itout, j’ regarde dans l’ foussé : « Bon Dieu, que j’ dis, c’est Roussiau qu’est sus ma femme ! » Pardon, excuse, mossieu le juge, mais v’là ce que j’ dis. Roussiau était donc sus ma femme, sauf vout’ respect, et y gigotait dans le foussé, non, fallait voir comme y gigotait, ce sacré Roussiau ! Ah ! bougre ! Ah ! salaud ! Ah ! propre à ren ! « Hé, gars, que j’y crie du haut du talus, hé, Roussiau ! Voyons, finis donc, animal, finis donc ! » C’est comme si j’ chantais.

J’avais biau y dire de finir, y n’en gigotait que pus fô, l’ mâtin ! Alors, j’ descends dans le foussé j’empoigne Roussiau par sa blouse, et j’ tire, j’ tire. — Laisse-mé finir », qu’y me dit. — « Laisse-le donc finir », qu’ me dit ma femme. — « Oui, laisse-mé finir, qu’y reprend, et j’ te donnerai eune demi-pistole, là, t’entends ben, gars, eune demi-pistole ! » — « Eune demi-pistole, que j’ dis, en lâchant la blouse, c’est-y ben vrai, ça ? » — « C’est ben vrai ! » — « C’est juré ? » — « C’est juré ! » — « Donne tout d’ suite. » — « Non, quand j’aurai fini. » — « Eh ben, finis. » Et moi, j’ reviens sus la route.

Gatelier prit pour la troisième fois Rousseau à témoin.
— C’est-y ben ça ?
— C’est ben ça ! répondit Rousseau.
Gatelier poursuivit.
— V’ entendez, mossieu l’ juge, v’ entendez… c’était promis, c’était juré !… Quand il eut fini, y revint avé la Gatelière sus la route, ous que j’ m’étions assis, en les attendant. « Ma d’mi-pistole ? », que j’ demandai. « D’main, d’main, qu’y m’ fait, j’ai pas tant seulement deus liâs sus mè ! » Ça pouvait êt’ vrai, c’té ment’rie là. J’ n’ dis rin, et nous v’l’a qui continuons nout’ route, la Gatelière, ma femme, et pis Roussiau, ensemble. 

Mé, j’ chantais, Roussiau agaçait ma femme, et la Gatelière disait tout l’ temps : « Finis donc, Roussiau, bon Dieu ! qu’ t’es donc bête ! qu’ t’es donc éfant ! » En nous séparant, j’ dis à Roussiau : « Attention, mon gars, c’est juré ». « C’est juré. » I’ m’ donne eune pognée d’ main, fait mignon à ma femme, et pis, le v’là parti… Eh ben, mossieu l’ juge, d’pis c’ temps-là, jamais y n’a voulu m’ payer la d’mi-pistole… Et l’ pus fô c’est, pas pus tard qu’avant-z-hier, quand j’y réclamais mon dû, y m’a appelé cocu ! « Sacré cocu, qu’y m’a fait, tu peux ben t’ fouiller » . V’là c’ qu’y m’a dit, et c’était juré, mossieu l’ juge, juré, tout c’ qu’y a d’ pus juré. »

Le juge de paix était devenu très perplexe. Il se frottait la joue avec sa main, regardait le greffier, puis l’huissier, comme pour leur demander conseil. Évidemment, il se trouvait en présence d’un cas difficile.
— Hum ! hum ! fit-il.
Puis il réfléchit quelques minutes.

— Et, toi, la Gatelière, que dis-tu de ça ? demanda-t-il à une grosse femme, assise sur le banc, son panier entre les jambes, et qui avait suivi le récit de son mari, avec une gravité pénible.
— Mè, j’dis ren, répondit en se levant la Gatelière… Mais, pour ce qui est d’avoir promis, d’avoir juré, mossieu l’juge, ben sûr il a promis la d’mi-pistole, l’ menteux…

Le juge s’adressa à Rousseau.
— Qu’est-ce que tu veux, mon gars ? tu as promis, n’est-ce pas ? tu as juré ?
Rousseau tournait sa casquette d’un air embarrassé.
— Ben, oui ! j’ai promis… dit-il… mais, j’ vas vous dire, mossieu l’ juge… Eune d’mi-pistole, j’ peux pas payer ça, c’est trop cher… ça ne vaut pas ça, vrai de vrai !
— Eh bien ! il faut arranger l’affaire… Une demi-pistole, c’est peut-être un peu cher, en effet… Voyons, toi, Gatelier, si tu te contentais d’un écu, par exemple ?
— Non, non, non ! Point un écu… La demi-pistole, puisqu’il a juré !
— Réfléchis, mon gars. Un écu, c’est une somme. Et puis Rousseau paiera la goutte, par-dessus le marché… C’est-y convenu comme ça ?

Les deux paysans se regardèrent, en se grattant l’oreille.
— Ça t’ va-t-y, Roussiau ? demanda Gatelier.
— Tout d’même, répondit Rousseau, j’sommes-t-y pas d’z amis !
— Eh ben ! c’est convenu !
Ils échangèrent une poignée de main.
— À un autre ! cria le juge, pendant que Gatelier, la Gatelière et Rousseau quittaient la salle, lentement, le dos rond, les bras ballants."


dimanche 17 novembre 2013

Tout Bonnemant


Le 3 janvier 1790 le recteur de Guémené, "vénérable et discret messire" Charles René Ollivier de Koland, disparu des registres de baptême depuis octobre 1789, rend l'âme en son presbytère. Le lendemain, sept prêtres de Massérac, Avessac, Plessé, Conquereuil, Beslé et Vay ainsi que ses deux vicaires, Robin et Saulny, l'accompagnent à son ultime demeure, le cimetière de Guémené, à l'ombre tutélaire de la vieille église où il officia pendant trente quatre années.

Robin et Saulny vont poursuivre leur sacerdoce durant cette année 1790, le premier assurant l'intérim du recteur (il signe : "vicaire et vice-regent"). Bientôt cependant, au mois de mars 1790, apparaît un nouveau prêtre, un certain Jacques Mangeard qui semble faire office de recteur. Grosso modo, ces trois là vont assurer les services, baptêmes, mariages et sépultures tout au long de cette année 1790 et de la suivante.

Cette apparente continuité est cependant menacée par trois textes que vote ou adopte l'Assemblée nationale constituante, à Paris. C'est d'abord la Constitution civile du clergé promulguée en août 1790, qui fonctionnarise les prêtres, puis en janvier 1791, pour ces prêtres, la prestation de serment obligatoire aux lois de la Nation, et c'est enfin un décret de novembre  1791 autorisant les élus locaux à se débarrasser des prêtres opposants (réfractaires). Seul un prêtre sur cinq prêta serment en Loire-Inférieure contre un sur deux au niveau national. Autant dire qu'il y avait du bouleversement dans l'air, en Bretagne. Voyons comment il en alla à Guémené.

Après deux années de calme, les choses paraissent effectivement se gâter début 1792.

C'est d'abord Mangeard qui disparaît de la circulation, bientôt suivi de Robin et Saulny, début avril 1792. Saulny assure encore trois mariages le 3 avril dont l'acte est co-signé par Louis Mahé, François Simon, François Courgeon et François Pichard.

Dix jours plus tard, il n'y a plus de prêtres pour la sépulture de Jean Drion et l'acte est signé de François Jehanne, "Secrétaire Greffier".

Le 30 avril, on voit apparaître un certain Bonnemant (Pierre-Jean) qui signe les actes religieux en tant que "vicaire épiscopal nommé à la desservance des paroisses du district de Blain vacantes par le rappel des prêtres du département de Nantes". Que fallait-il entendre par "rappel" des prêtres ?...On reviendra sur ce personnage étonnant qui assiste à Nantes le nouvel évêque "constitutionnel" Minée (ce dernier finira épicier à Paris, après s'être défroqué et marié...).

Bonnement va faire office de curé de Guémené jusqu'à la mi-juillet 1792. A partir de cet été-là, un nouveau curé, assermenté celui-là, fait son apparition. C'est François Maillard, ancien vicaire de Derval (où il prêta serment au prône de la grand-messe le 3 février 1791), devenu depuis curé constitutionnel de Plessé, et maintenant desservant de Guémené.

Il semble dans un premier temps que Maillard ne puisse assurer totalement son service à Guémené. Plus d'une fois, François Jehanne remplit le registre à sa place, soit pour acter un baptême fait à la maison, faute de prêtre dans la paroisse, soit pour enregistrer un baptême effectué à Conquereuil ou à Vay, pour la même raison. Cette situation dure jusqu'à l'automne.

Le 20 septembre 1792, en effet, la tenue de l'état-civil est retiré aux curés par un décret de l'Assemblée nationale. Le 22 septembre, la République est proclamée.

Le 5 octobre, François Jehanne écrit pour la première fois "An premier de la République  sur un registre de Guémené. Le 23 octobre il s'enflamme : "L'an 1792, an quatrième de la Liberté, le premier de l'Egalité et de la République Française..." et se présente : "François Jehanne Secrétaire de la Municipalité de Guémené-Penfao".



On commence à ne plus parler de baptêmes, mais de naissances. Enfin parfois on mélange les deux : "le 28 octobre, an 1er de la république, a été baptisé par le citoyen Maillard, recteur de Plessé et desservant de la paroisse de Guémené-Penfao...".

Le 30 octobre 1792, on signale qu'une naissance est enregistrée "à la chambre commune de ce bourg et paroisse", première mention d'une sorte de mairie à Guémené.

Il faudra attendre encore un an environ pour voir apparaître dans les registres d'état-civil le calendrier républicain. La première date est celle d'un enterrement, le 23 brumaire an II (13 novembre 1793). A cette date, l'enthousiaste républicain François Jehanne ne signe plus les registres.

Et les autres ?

François Maillard sera plus tard maire de Guémené, percepteur et à nouveau vicaire. On dit que pendant son sacerdoce à Plessé, il dénonça un chapelain réfractaire (Gilles Gergaud) qui mourut noyé dans les "baptêmes républicains" (ou "déportations verticales") auquel Jean-Baptiste Carrier se livrait à Nantes.

Robin, l'ancien vicaire de Guémené d'avant la Révolution, finit curé du Gâvre, après avoir été vicaire clandestin de Guémené entre 1795 et 1799. Mangeard redevint curé de Guémené vers 1800.

Pierre-Jean Bonnemant, avant de devenir vicaire épiscopal constitutionnel, était un prêtre "normal" qui se vouait à l'enseignement notamment des langues. Très en faveur de la Révolution, il s'engage dans l'armée des volontaires de la République en l'An II où il devient sergent-major. On le retrouve cependant à l'Ecole Centrale, où il enseigne les langues anciennes à partir de 1796. Vers 1802, il va enseigner le latin au Lycée Impérial. On ne sait quand prend fin son enseignement. Il meurt à Nantes, rue du Moulin, le 17 novembre 1836, âgé de 82 ans, pensionné de l'Etat et prêtre habitué à Saint-Similien et Saint-Pierre.

Le bref passage de ce personnage à Guémené (deux mois et demi) aura marqué le début de la sécularisation de l'état-civil.