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dimanche 22 mars 2015

Carte Postale


C'est le printemps à Guémené : un vent frisquet parcourt la campagne, roule les nuages et nettoie par moment le ciel : le soleil (qui a fini son rendez-vous avec la lune) sourit.

N'est-ce pas l'occasion d'une petite promenade, d'un pèlerinage vers quelque joli site, vers quelque endroit où jadis mon enfance est venue trouver un cadre à son bonheur ?

Et puis j'ai récupéré cette semaine une ancienne carte postale dont le prix était à première vue la principale motivation d'achat, tant le sujet en est banal : la Vallée, avec au loin le château et le moulin de Juzet.












Tout au plus, le caractère dit "précurseur" de l'objet, c'est-à-dire datant d'une époque (avant 1904) où l'on écrivait au recto la correspondance et au verso uniquement l'adresse, ajoutait-elle à l'envie du collectionneur au petit pied que je suis devenu.

La Vallée...les barbotages estivaux dans le Don....les pêches sans poisson du haut de la passerelle...les hameçons dans les arbustes....les vaches paisibles dans un cadre idyllique....les maisons abandonnées....le château du genre "Belle au Bois Dormant", aussi....

La vieille carte postale est pâle : elle montre, saisie du haut du Rocher de la Fée Carabosse qui la surplombe, une vue de la Vallée probablement à la fin de l'automne ou au début du printemps, car les arbres paraissent sans feuille.

Cette fadeur est corrigée par l'adresse peu banale du destinataire : un certain Camille Jallais, au Petit Séminaire de Guérande.












Mais un coup de loupe plus tard, cette carte prend assurément un certain relief. En effet, on y distingue nettement le village tel qu'il était quand il était encore intact et, alignés en rang d'oignon sur la passerelle, des habitants du hameau : hommes, femmes et enfant.












Comme toujours, l'enquête commence.


Dater la carte ou son envoi.

On ne peut lire de date avec certitude sur les oblitérations et aucune date n'est inscrite par celui qui a envoyé ce document. Un indice permet cependant d'encadrer la période : cette carte a été confectionnée par Albert Bergeret et Cie, imprimerie basée à Nancy.







Or, l'imprimeur Albert Bergeret a dirigé cette entreprise sous cette appellation entre 1898 et 1905. La carte a dû être écrite et envoyée vers 1901, ce qu'atteste par ailleurs le timbre (10 centimes Droits de l'Homme, type "Mouchon"), en usage entre la fin 1900 et le milieu de l'année 1902.















Pour revenir un instant aux oblitérations, on y croit deviner l'indication du mois de juin. La carte aurait donc été envoyée en juin 1901. La photo a donc dû être prise autour de 1900.




















Identifier les personnages photographiés.


On dénombre à coup sûr huit personnes sur la passerelle dont un enfant (plus petit, à gauche) et au moins deux femmes (une au milieu et une à droite) dont une présente un tablier blanc.

Le recensement de 1901 signale quatre foyers dans le hameau de la Vallée, dont celui du meunier Noël (ou Nouel) qui correspond aux habitants du moulin sur l'étang, juste au-dessus, en descendant de Mézillac, du groupe de maison représenté sur la carte postale.

Le plus probable est que les personnes photographiées appartenaient aux trois autres foyers.

Il s'agissait d'une part de la famille Barbier : Pierre (82 ans) ; Marie Robin, son épouse (77 ans) ; Marie (45 ans), Pierre (43 ans) et Victor (34 ans), leurs enfants ; Mélanie Lanoë (34 ans), l'épouse de ce dernier ; Marie (10 ans), Geneviève (6 ans) et Mélanie (4 ans), les filles de ces derniers.

Un deuxième foyer ne comportait qu'une femme seule, cultivatrice également : Françoise Plumelet (57 ans). Et le troisième était composé de Marie Fondin, veuve Plédel (64 ans) ; son fils, Julien Plédel (27 ans) et un domestique, François Moquet (17 ans).

Soit en tout treize personnes alors que la photographie en comporte cinq de moins (ou quatre, car un des personnages au centre pourrait tenir un enfant dans ses bras).

Ce n'est que pure conjecture, mais je penche pour la famille Barbier, avec peut-être à droite, entre les deux piles de la passerelle, le patriarche et son épouse. Toutefois, l'enfant situé à gauche semble être un garçon, et donc plutôt le fils du meunier (Xavier Nouel, 6 ans) que Marie, la petite-fille aînée des Barbier. On ne saura jamais...


Le site.


Bien sûr, l'endroit est facile à repérer : en bas du chemin qui descend de Mézillac, passe le long de l'étang, au confluent du ruisseau et du Don, au premier plat de la Vallée. S'il le fallait encore, la passerelle avec ses piles à section carrée qui existe encore indique on ne meut mieux où l'on se trouve.

La carte postale recèle un secret, celui de l'ancien hameau, paquet dense de maisons où aucune route ne semble passer.

On aperçoit à droite l'auge circulaire où l'on concassait les pommes à cidre, près de laquelle des perches sont dressées contre la colline. En face, un four et peut-être une tête de puits et, derrière, un pré avec ce qui semble bien une petite meule de foin.

Puis ce sont des bâtiments agricoles (pas de cheminées) qui s’enchaînent d'un côté, et des maisons (des cheminées), de l'autre. Une grande maison dont le grand pignon est percé d'une ouverture se présente en premier lieu. D'autres suivent derrière.













Sans doute la création de la route telle qu'on la connaît aujourd'hui a-t-elle modifié sensiblement l'aspect de l'endroit : il ne reste  plus aujourd'hui de reconnaissable que la ruine du premier bâtiment au-dessus de l'auge à pommes.


Les correspondants.


La carte comporte assez peu de texte, mais visiblement de deux scripteurs différents :

"Bonjour Camille à bientôt
Bonjour à Ath Vinces [?], Deniaud et aux amis [signature illisible]
Bonjour à toi et aux anciens camarades [D. Lehuédé]"






Mais je n'ai rien trouvé sur ce Lehuédé. Pas plus d'ailleurs que sur Camille Jallais. C'était probablement un séminariste plutôt qu'un enseignant du Séminaire, car ce nom ne figure pas parmi les résidents (prêtres) de cet établissement, à cette période.


Voici quelques vues de la Vallée d'aujourd'hui...













...et de ses ruines...











...et de ce qui reste debout...










dimanche 15 mars 2015

Contretorpilleur Louet


Depuis quelques temps, je m'efforce de réunir une petite collection de cartes postales anciennes (pour la plupart) sur Guémené, et il m'est arrivé de les utiliser pour illustrer certains articles de ce blog, par le passé. Tout cela n'est guère original, et il ne m'arrive que très distraitement de regarder le dos de ces cartes qui trop souvent ne sont pas écrites ou bien ne présentent rien d'intéressant.

C'est bien ce que j'ai fait lors du sujet publié dimanche dernier, où je me suis servi d'une carte représentant l'école communale de garçons pour un sujet concernant un ancien instituteur de Guémené. Et en tournant la carte, ce que visiblement je n'avais jamais fait vraiment, mon œil a été accroché par l'adresse que je reproduis ci-après et dont je respecte l'ordonnancement (et les majuscules) : 


Monsieur Louet

Donatien Torpilleur à bord
du Contre Torpilleur
Mortier.
Escadre des Dardanelles.

Torpilleur....contre torpilleur...Dardanelles...: évidemment, l'imagination se met au travail. Et l'enquête commence, à la recherche de Donatien Louet, de son histoire.


Donatien Similien Marie Louet est né le 22 mars 1895 à Massérac au Bas Paimbu, non loin du Lac de Murin, où ses parents, Similien Louet et Marie-Rose Cogrel, exerçaient leur métier de cultivateurs. Il est le premier enfant du couple : quatre autres suivront.


Ces parents s'étaient mariés deux ans plus tôt à Guémené où ils demeuraient alors, l'un à Coisnerion, l'autre à Laspé, deux hameaux voisins du sud de Guémené par conséquent. Ils entretenaient ainsi un certain lien avec Guémené où il reviendront après la naissance de leur second fils Eugène, à Massérac en 1897, et avant la naissance de leurs autres enfants à Guémené : Hortense en 1899 ; Similien en 1901 et André en 1905.


On les retrouve alors au bourg de Guémené : ainsi, en 1911, Similien le père est-il réputé journalier et la mère, sans profession. La famille paraît demeurer alors non loin de la place Simon, au centre du bourg. A cette date toujours, le jeune Donatien est âgée de 16 ans et exerce le métier de bourrelier chez Menuet.


Il faut croire que cette noble profession consistant à fabriquer licols et harnais, capotes et matelas, le lassa, car Donatien s'engage dans la Marine peu avant Noël 1912 : il n'a alors pas tout à fait 18 ans.


La guerre de 14 le surprend dans cette position, ayant gravi le premier échelon de la gloire en passant de matelot de 3ème classe à matelot de 2ème classe en octobre 1913.


Sur quel navire le jeune homme d'un mètre soixante (comme toujours), aux cheveux noirs et aux yeux marrons, fit ses classes ? L'histoire ne l'a pas retenu pour l'instant.


Quand le grand drame mondial allume sa mèche, début août 1914, le jeune Donatien embarque à bord du contre torpilleur Mortier sur lequel il restera affecté jusqu'à fin décembre 1916. Ce navire avait pour mission d'accompagner les convois de plus gros bateaux faisant route vers les confins de la Grèce et de la Turquie, Salonique, les Dardanelles, ou bien vers la Mer Adriatique, au large des côtes Dalmates.


Il est toujours loisible d'imaginer que sur les deux photos ci-dessous, la silhouette du jeune Louet est présente, qui sait ?


Le Mortier


Au cours de cette première affectation , il restera trois mois à Alger pendant lesquels son bateau est en réparation et quatre mois dans différents dépôts (Toulon, puis Lorient), entre deux bordées en Méditerranée.


Au tout début de la guerre, le Mortier quitte Toulon avec la 1ère Armée Navale, 4ème escadrille de Torpilleurs d'Escadre, et rejoint Alger, puis Bizerte et Malte. Il va croiser entre cette île, les îles ioniennes et l'Adriatique. Le baptême du feu semble survenir à la mi-août, du côté de Corfou, contre un navire autrichien qui s'enfuit.

Ce n'est qu'au printemps de l'année suivante que le navire croise au large de la Turquie dans le détroit de Chios avant de revenir vers Salonique à l'automne 1915.

C'est de cette période probablement que date la carte postale (on devine plus qu'on ne voit un "15" sur l’oblitération).

Donatien Louet continuera la guerre sur deux autres navires : l'Opiniâtre entre la toute fin de 1916 et fin janvier 1917 ; l'Inconstant, entre mars 1918 et avril 1919.


L'Opiniâtre

l'Inconstant





























Démobilisé en juin 1919, indemne de ses tribulations maritimes et belliqueuses, il regagne Guémené puis, affecté au chemins de fer d'Etat, il entame une carrière de manœuvre à Argentan. On le retrouve à Paris où il se marie en 1930, à la Mairie du XXè.

La carte postale contenait un texte à côté de l'adresse, bien sûr. En voici la reproduction littérale :

"Mon cher frère Donatien
nous sommes bien éloigner
l'un de l'autre je dit tous
les jours une prière pour
que la guerre finisent
et que tu pourrait
venir nous voirent.
Ton frère qui pense toujours
à toi André"

J'ai laissé les fautes, non pour me moquer d'un garçon de dix ans qui envoie à son frère aîné, parti à la guerre du côté de l'Orient, la carte postale de son école. Non.

Mais juste pour respecter ce texte, fait sans doute dans l'effort et l'application, qu'aucune main ni magister n'ont pu ou voulu corriger, pas même celui ou celle qui a mis l'adresse, qui elle ne comporte pas de faute.

André Louet avait en effet dix ans quand il écrivit cette carte. Et sans doute avait-il peu à offrir à ce frère inatteignable, que sa pensée et ses prières. André rejoindra son frère plus tard, quand lui-même sera ouvrier, à Argentan. Il mourra à 48 ans.



Je n'ai pas suivi la trace d'Hortense, la seul fille de la fratrie, ni de Marie-Rose Cogrel, la maman.

Quant à Eugène le cadet, ajourné pour faiblesse en 1915, ravigoté, il fut incorporé au 116è Régiment d'Infanterie en septembre 1916. Vingt-cinq mois plus tard, trente neuf jours avant l'Armistice du 11 Novembre 1918, lors d'une offensive victorieuse de l'Armée française en Champagne, il fut tué "à l'ennemi" à Somme-Py. 

Son nom est gravé sur le monument aux morts du cimetière, entre ceux de Charles Lizé et de Marcel Luneau.

dimanche 8 mars 2015

Frère Herménégilde dormez-vous ?


Il y avait déjà un instituteur à Guémené à la fin du XVIIIème siècle (Monsieur Luneau) qui resta à son poste jusque dans les années 1830. Mais à cette époque, de nouvelles exigences (légales) conduisent à ouvrir une école communale dont la Commune décide de confier la charge à une congrégation enseignante de Ploërmel. Ainsi, le 4 octobre 1834, un premier Frère s'installe-t-il à Guémené, Frère Camille (Prudent Raimbault).

Cette école prospère et se renforce.

En 1860, un nouveau Frère en est nommé directeur : il s'agit de frère Herménégilde, alias Honoré Pigné. Il aura le plaisir d'inaugurer à ce poste la nouvelle école de garçons construite en 1861-1862, qui trône encore dans le bourg de Guémené, du côté de la gendarmerie.













Né en 1833 à Rennes, fils d'un serrurier, Honoré Pigné se voit ouvrir la porte des ordres. Il effectue son noviciat en 1852. Il intègre l'ordre des Frères de l'Instruction Chrétienne (Frères de Lamenais, du nom de son fondateur). Certaines sources indiquent qu'il fut déjà directeur de l'école communale de Bouvron en 1851 et de celle de Cordemais en 1855...Belle précocité...

En tout état de cause, on le voit directeur de l'école de garçons de Guémené entre 1860 et 1872, puis de 1881 à 1890.

Il y sera apprécié, étant estimé "assez capable, assez zélé" à ses débuts, puis "capable, moral et zélé" ; on soulignera plus tard ses "succès dans l'enseignement et ses relations convenables avec les autorités".

Toutefois, le 8 avril 1890 le magistère d'Honoré Pigné cesse à Guémené, car suite à la loi Goblet de 1886, des maîtres laïcs doivent se substituer aux maîtres issus des congrégations. Le Frère se réfugie à Avessac temporairement, tandis qu'Hippolyte Martin prend la relève (voir article du 3 mars 2013 sur ce personnage qui marquera pendant un quart de siècle ou presque l'enseignement à Guémené).

On ne sait trop ce qu'il advint de lui après, sinon qu'il mourut en mars 1915, fort âgé, à Bazouges-du-Désert, commune d'Ile-et-Vilaine au nord de Fougères.

Entre-temps, toutefois, il n'avait pas complètement oublié Guémené...


Le 7 septembre 1890, les conseillers municipaux sont réunis : les deux Amossé, René et Julien, Monnier, Bernard, David, Fournel, Chenet, Alliot, Clavier, Perrigaud, Gascoin, Plédel, Taillandier, Partenay, Durand et bien sûr Simon.

L'ordre du jour comprend les habituels sujets de foires, de chemins vicinaux, d'écoles à réparer, de seaux et de tuyaux pour les pompiers... Au milieu de cet habituel inventaire à la Prévert, s'est glissé un point plus particulier.

En effet, le maire a reçu une lettre de réclamation du fameux Frère Herménégilde.

Celui-ci réclame à la Commune le remboursement de frais dont voici la liste : achèvement de mansardes, pour 504 francs 50 centimes ; maison ou appartement de décharge, cellier, pour 138 francs ; location de poêles, pour 60 francs ; mobilier de classe, pour 85 francs. Bref, le Frère en veut pour près de 800 francs soit plus de 3.000 euros d'aujourd'hui. Des mémoires (factures) sont joints à l'appui des mansardes et des poêles.

Ce qui est curieux surtout et ne manque pas d'intriguer les édiles, c'est que ces dépenses remontent aux années...1860 ! Honoré Pigné a la mémoire longue ou le sommeil profond...

Enfin, forcément, c'est loin, et les dynasties ayant quand même du bon, le Maire, Fidèle Simon, a, pour s'informer, transmis le courrier au Maire de l'époque,...à savoir Fidèle Simon (papa).

Il n'est plus tout jeune, papa Fidèle, mais s'il ne se rappelle pas avoir promis le remboursement de ces dépenses au Frère enseignant, ce n'est pas parce qu'il est gâteux  : c'est bien parce qu'il n'a rien promis du tout !

D'ailleurs, il est étonnant que le Frère en question réclame désormais cet argent : quand il a quitté la commune pendant plusieurs années (avant d'y revenir), il ne s'est pas avisé de demander quoique ce soit. Comme dit papa Fidèle, c'est bien la preuve...

Bref, le Conseil municipal peine à reconnaître sa dette envers le frangin. Tout au plus, accepte-t-il de régler les locations de poêles pour les années 1865, 1866 et 1867.

L'affaire paraît soldée quand, le 10 mars 1895, le frangin qui s'est un peu endormi sur le rôti, refait surface : observant que les 60 francs promis en 1890 pour le dédommager des locations de poêles survenues il y a trente ans, n'avaient pas été payés par la Commune, il fait réclamer par le menuisier Dominique Pinczon des objets en bois réalisés au compte de celle-ci.

Interrogé, le Directeur de l'école de garçons, Hippolyte Martin, déclare que les objets en question sont bien présents à l'école. Il fait remarquer cependant qu'ils ne lui sont d'aucune utilité et ne présentent au demeurant pas une grande valeur : bref, d'infâmes rogatons qui encombrent le grenier.

Fort de ces renseignements, le Conseil municipal, sur proposition du Maire, après en avoir délibéré, vote le don au Frère Herménégilde "d'un modèle de maison et d'un modèle d'église en bois", sans intérêt et sans valeur, en payement des 60 francs qui lui sont dus, mettant ainsi un terme à une affaire de trente ans.

Bref, la Commune s'est bien payée la tête du Frère qui, comme on dit, n'a plus que ses yeux pour pigner.

dimanche 1 mars 2015

La vieille poste


Etant pas mal pris depuis quelques mois, je n'arrive pas à maintenir un rythme de production aussi élevé que souhaitable. J'en suis désolé.

En attendant de retrouver la cadence, voici une petit sujet sur la poste, la vieille.

Quand dans les années 60 du siècle passé, mes parents me confiaient pour les vacances à ma grand-mère Gustine et à ma tante Madeleine-qui-m'a-élevé, le temps devait leur paraître bien long. Et si mon père m'envoyait une carte postale fantaisie tous les jours ou presque (je les ai d'ailleurs conservées), les nouvelles dans l'autre sens n'allaient pas aussi fort...

Il restait le téléphone, heureusement. Bien sûr nous ne l'avions pas à La Hyonnais, ni personne d'ailleurs.

Il fallait aller chez la bouchère, Madame Poupon ou à la poste.

J'aimais bien aller chez la bouchère, car c'était comme pénétrer dans les coulisses d'une entreprise mystérieuse. Dans un salon, trônait un lit breton, un rouet et sans doute d'autres choses qui ne m'ont pas marqué. Et puis surtout un téléphone noir sans cadran, contrairement à ceux qu'on avait à Paris. C'était donc cela l'envers d'une boucherie.

A la place du cadran avec chiffres et lettres, l'appareil téléphonique local proposait une espèce de patte en métal qu'il fallait actionner latéralement un fois ou deux pour alerter et joindre une opératrice à qui l'on dictait son numéro d'appel et qui vous rappelait quand la liaison était établie. 

Je n'ai pourtant pas le souvenir qu'on ait jamais fait cela. Bien plutôt une rendez-vous était-il convenu, par exemple le dimanche après la messe de onze heures, et, dans le salon, nous attendions sagement et tout endimanchés, grand-mère Gustine, ma tante-Madeleine-qui-m'a élevé et moi, que le téléphone veuille bien sonner.

Les conversations ne devaient pas durer bien longtemps, ma mère maîtrisant parfaitement les tarifs, étant elle-même téléphoniste (et très économe).

Pourquoi donc alors sommes-nous allés à la poste quelques fois pour téléphoner ? Je l'ignore.

Je ne peux pas dire que j'y conserve des souvenirs très précis : il me semble cependant que c'est là que j'ai appris, sans doute de façon précoce, ce qu'est un appel "en PCV". Et je trouvais ça génial de ne pas payer (encore aujourd'hui,...).

J'ai cependant toujours aimé ce bâtiment qui porte, gravée sur sa façade en lettres surannées, sa raison d'être.

C'est sans doute dans le courant de l'année 1891 que le projet de cet "hôtel des postes" voit le jour.

En effet, le 24 janvier 1892, le Maire de Guémené (Fidèle Simon fils) aborde le sujet de la construction de ce bâtiment avec son Conseil municipal en faisant état de l'aboutissement de longs pourparlers entre lui et l'Administration des Postes et Télégraphes.

On apprend ainsi que cette Administration a cherché en vain à louer une maison dans Guémené pour y installer son bureau et s'est donc retournée vers le Maire pour trouver une autre solution.

L'arrangement proposé est le suivant : la Commune vend à l'Etat un terrain, en face de l'école de garçons, terrain situé à l'angle de ce qui étaient  à l'époque deux chemins vicinaux.

La Commune, pour sa part, construit le bâtiment pour le compte de l'Etat. Ce dernier paierait, une fois l'hôtel réalisé, trente annuités de 900 francs. Compte tenu du coût estimé de la construction, cela reviendrait à vendre le terrain de 310 mètres carrés 5.090 francs.

Le bâti comprendrait non seulement l'hôtel, mais également le mur de clôture. Un puits et une pompe sont également prévus. Si, lors de l'adjudication des travaux, on dégage une économie, elle serait affectée au profit de l'agrandissement de la cave.

Pour l'ensemble de ce dispositif, l'Etat propose à la Commune de Guémené un "traité". En l'espèce, l'Etat est représenté par le Ministre du Commerce, de l'Industrie et des Colonies, un certain Jules Roche. On ne voit pas très bien d'ailleurs, si un dossier de ce type relève du Commerce, l'Industrie ou des Colonies...

En face, c'est bien sûr Fidèle II, fils de papa et député-maire de Guémené, qui représente la Commune.

Ce "traité" prévoit d'abord que la Commune s'engage à construire un "immeuble destiné au service de la Poste et du Télégraphe ainsi que, le cas échéant, du Téléphone". Le plan retenu est celui de l'architecte de la Commune de Guémené, dont le nom n'est pas connu à ce jour.

Les travaux doivent durer au maximum six mois après l'accord du Ministre.

Un article prévoit en outre que si la Commune disposait de "conduites d'eau et de gaz", elle s'engagerait à faire bénéficier l'hôtel des postes des tarifs préférentiels consentis aux établissements municipaux.

Le Conseil municipal de Guémené approuve le dispositif proposé par son Maire.

Lors de la séance suivante, le 9 avril 1892, on apprend que le Ministre a apposé sa signature au "traité". Le Conseil y vote la proposition du Maire de réaliser un emprunt auprès du Crédit Foncier de France pour financer les travaux.

Une nouvelle réunion du Conseil Municipal a lieu le 15 mai 1892, suite aux élections du 1er mai précédent. Outre que le Simon de service y est élu Maire à nouveau, on revient sur la construction de l'hôtel des postes pour signaler que l'adjudication des travaux aura lieu le jeudi 26 mai 1892, à deux heures "du soir", à la mairie. Le Conseil désigne quatre "délégués" pour suivre cette session : MM. Durand, Chenet, Lucas et Chapron.

Sans doute l'affaire suivit-elle normalement son cours car on n'en entend plus parler avant le 7 avril 1895 où l'on apprend que le Directeur des Postes de la Loire-Inférieur autorise la Commune à construire des trottoirs devant la Poste de Guémené, l'Etat prenant une partie des frais à sa charge.

Le second bâtiment, plus petit et à l'angle des rues, est une adjonction plus récente.


Arrière de l'ancienne Poste