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dimanche 3 août 2014

La mairie


Il y a deux édifices de conséquence, à Guémené, dont on a déjà parlé sur ce blog : le presbytère, l’église. Mais du côté laïc des choses, il en est un qui trône pourtant au milieu du bourg et qui n’a pas encore fait l’objet de ma sollicitude : la mairie.

Comme bien des mairies du XIXè siècle, celle de Guémené est l’héritière des « maisons communes », concept crée  au moment de la Révolution lors de la laïcisation du pouvoir communal. Leur architecture obéit à quelques règles et préoccupations que l’on retrouve à Guémené.

La réfection de la mairie de Guémené est assez tardive par rapport à ce qu’on observait dans le département. Elle s’inscrit dans un contexte assez particulier. En effet, la décision de la reconstruire est prise en mai 1886, quelques semaines seulement avant la première messe dans la nouvelle et monumentale église de Guémené qui s’est tenue le 4 juillet de la même année : difficile de ne pas y voir quelque peu une réponse du berger laïc à la bergère religieuse.


Les mairies au XIXè siècle

La Révolution de 1789 conduit les communes à disposer de maisons communes, c’est-à-dire de mairies. Ce sont au départ, bien sûr, des bâtiments existants, mais assez vite, au fil du temps, va se poser la question de construire des bâtiments spécifiques.

On doit à l'architecte Jean Nicolas Louis Durand, d’avoir défini en 1817 les canons d'une monumentalité publique. Ce théoricien est favorable à une architecture simple, symétrique, dotée de décors sobres, en un mot une architecture « basée sur les convenances ». Sur ces bases, les communes du XIXè siècle tenteront « d'exprimer simplement la dignité et la sagesse du nouveau pouvoir local ».

Une commune de Loire-Atlantique sur deux possède une mairie héritée du XIXe siècle. Leur façade principale, souvent simple, peut s'orner d'un fronton, d'un balcon à l'étage, de la devise de la République, parfois d'une horloge. Un escalier plus ou moins monumental ou un porche à arcades peut en compléter l'ordonnancement.

Leur implantation dans le bourg, au centre de l’agglomération, bien en valeur sur une place, défiant parfois l’église ou le presbytère qui se trouvent à côté ou vis-à-vis, les différencie des demeures de maître néo-classiques qu’on peut trouver à la même époque. En conséquence de cette situation dans la ville, ces nouveaux édifices facilement repérables participent fortement à la structuration de la plupart des bourgs.

L’importance des nouvelles mairies figure symboliquement ce que représente désormais le Maire, à savoir « le repré­sentant d'une collectivité locale et celui de l'Etat unificateur et centralisé ».

A la fin du XlXè et au début du XXè  siècle, peu de nouvelles mairies seront construites dans le département. Mais les quelques communes concernées (Ponchâteau, Les Sorinières, Sion-les-Mines, La Baule, Guémené, notamment) suivront, à des variantes près, les principes stylistiques adoptés au cours des décennies précédentes.


Le bâtiment de Guémené

L'Hôtel de Ville de Guémené-Penfao a été, dit-on, construit en 1889 à l'occasion du centenaire de la Révolution française. Mais on verra qu’il convient probablement de nuancer cette affirmation.

Ce nouvel édifice vient remplacer une vieille bâtisse du XVè siècle.

Il est bâti en granit dans les soubassements, pierre efficace contre la pénétration de l'humidité, et en calcaire blanc pour le reste.

Le schiste local en est absent : dans les constructions de prestige de l'époque, les matériaux précieux sont privilégiés. De surcroît, leur acheminement en était rendu plus aisé par l'ouverture récente (1881) d’une ligne de chemin de fer (Chateaubriand – Beslé) passant par Guémené et permettant de rejoindre Redon et Rennes.

La façade de l'édifice est ornée d'un clocheton dont la cloche originelle a été remplacée par la sirène des pompiers, et d'une horloge réputée avoir été offerte par Adolphe Simon, ultime avatar de la dynastie municipale des Simon, fils de son père et maire Fidèle II, maire de 1904 à 1919.


La chronologie des événements

Le 12 mai 1886, Fidèle Simon fils, deuxième de ce nom, maire de Guémené comme papa, propose à son Conseil Municipal la construction d’un nouveau bâtiment pour abriter la Mairie et la Justice de paix de la commune.

L’adoption de cette proposition par le Conseil le conduit à voter le principe d’un emprunt de 40.000 francs auprès du Crédit Foncier, lors de sa séance du 16 octobre 1886.

Des plans sont réalisés, confiés aux bons soin d’un cabinet d’architectes nantais fondé par un architecte réputé, Joseph-Fleury Chenantais, où œuvre désormais son fils, Eugène Chenantais.

Le 12 juin 1888, le Conseil Municipal de Guémené décide de maintenir la futur mairie à l’emplacement de l’ancienne. Cette décision à pour effet d’entraîner une réfection des premiers plans, car ceux du cabinet Chenantais sont impropres pour l’emplacement retenu.

D’une certaine façon cela tombe bien. En effet, il faut, pour ce projet de nouvelle mairie, changer d’architecte : la commune est en procès avec M. Chenantais en raison des malfaçons graves constatées au niveau de la construction de l’école de garçons dans la section communale de Guénouvry (la situation y est si dégradée qu’il vaudrait mieux la reconstruire !).

Ainsi, le 14 mars 1889, le Conseil Municipal de Guémené adopte les nouveaux plans présentés par un autre architecte nantais : M. Lenoir.






















Léon Lenoir n’est pas n’importe qui. Né à Nantes en 1830 et il y meurt en 1909. Précurseur, il est l’un des tous premiers à utiliser le béton armé («Grands Moulins de Nantes», en 1894). Il a participé à de nombreux projets dans la région (casino de Pornic, lycée Georges-Clémenceau à Nantes, usines de Couëron, Musée des Beaux-Arts, Forges de Trignac,…). Il fut membre de la Commission Départementale des Bâtiments Civils (instance qui intervenait en tant qu’assistance à la maîtrise d’ouvrage auprès des communes).

Le devis Lenoir se monte à 46.630 francs de l’époque (180 à 200.000 euros), mais on estime que 3.000 francs pourront être épargnés en récupérant des matériaux du bâtiment de la mairie qui sera démoli.

Le 25 juin 1889, Fidèle Simon rapporte devant son Conseil que des riverains du projet souhaitent un autre emplacement, estimant que l’on pourrait ainsi faire construire un marché couvert au lieu et place de la mairie actuelle (derrière laquelle se tenait un marché aux cochons).

Le Maire a réuni ces personnes : onze sur dix-sept ont confirmé le souhait d’un déplacement. Fidèle Simon annonce à son Conseil qu’il le laisse libre de décider, attirant toutefois son attention sur le fait qu’un changement d’emplacement aurait des conséquences financières en ce qu’il remettrait probablement en cause le rabais important consenti par l’adjudicataire des travaux…En sa grande sagesse (pécuniaire), et contre l’avis des riverains, le Conseil vote pour le maintien (les Conseillers sont eux-mêmes des contribuables importants…).

Le 10 septembre 1890, Fidèle Simon expose que les travaux sont terminés : il faut désormais que le Conseil désigne en son sein deux délégués pour leur réception. MM. Chenet Lucas et Durand se commettent à cette tâche.

Enfin, le 15 mars 1891, le Maire signale que l’architecte M. Lenoir a soldé les comptes avec l’entrepreneur (un nommé Bonnet). Il en ressort que, par rapport à un budget final de 46.100 francs, la dépense réelle est de 700 francs inférieure, somme qui reste donc disponible.

Fidèle Simon propose qu’on emploie ce reliquat budgétaire à l’acquisition de mobilier pour les cabinets du Maire et du Juge de Paix, pour celui du Secrétaire de Mairie et du Greffier, ainsi que pour la bibliothèque (dont on découvre l’existence, au passage).

Il semble donc bien que si le projet de réfection de la mairie s’est inscrit dans la perspective du centenaire de la Révolution de 1789, le nouvel édifice n’a pu, en réalité, être utilisé que fin 1890, au mieux, ou début 1891, plus probablement.

Enfin, en 1921, le Conseil Municipal ayant alors à sa tête Gilles Durand, décide l’acquisition d’une horloge pour en orner la mairie. Cette horloge serait fournie par M. Pellerin fils, demeurant 1 rue Santeuil à Nantes. Le montant de cette dépense est de 7.000 francs (environ 7.600 euros), installation comprise. Cette somme est inscrite au budget additionnel pour 1921.

Soit l’horloge offerte par Adolphe Simon a été cassée entre temps, soit Adolphe n’a rien offert du tout, contrairement à ce qu’on peut lire parfois…


Pour finir, voici quelques photos récentes de la façade de la « maison commune » de Guémené.

















lundi 9 juin 2014

Pierre Fidèle n'amasse pas mousse


Il est des décisions dont la portée est incalculable.

Nul doute que, le 20 août 1899 quand Fidèle Simon (fils) est sur le point de réunir son Conseil Municipal et qu'il noue sa cravate devant sa glace, c'est plus la mauvaise conscience résultant d'imminents petits arrangements entre amis que la prescience d'une bonne action en faveur d'un jeune destin qui le titille.

Mais, dans le fond, son fidèle Gilles Durand, ce Premier Adjoint inusable, sera absent de cette séance : cette délicatesse devrait suffire à apaiser les scrupules.

Hormis celui-ci donc, il sont tous là, réunis dans la grande salle nue du rez-de-chaussée de la Mairie : Bernard, Taillandier, Gascoin, David, Clavier, Amossé, Alliot, Drion, Desvaux, Bréger, Radigois,...bientôt rejoints par Plédel, Perrigaud et Chapron. Pas d'erreur : à l'énoncé de ces patronymes, nous sommes bien à Guémené.

L'ordre du jour de la séance est copieux et tourne autour de la plupart des sujets qui agitent ordinairement une municipalité rurale : payer une réparation du presbytère ; financer un nouveau chemin entre St-Georges et Mézillac ; acheter un avant-train hippomobile pour tracter la pompe à incendie ; valider les comptes de la Fabrique de Beslé ; adopter le règlement de l'assistance médicale gratuite (un sujet de dispute avec le préfet...) ; approuver une dépense de 22 fr. 98 pour la destruction des hannetons (618 kg d'éliminés !) ; demander une dispense de période militaire pour deux soutiens de familles, le gars Poitral du Bot et Pierre Debarre du Verger.

Et puis l'inventaire à la Prévert des sujets continue :  il y a cette lettre du Conseil de Fabrique de Guémené qui demande le transfert "des restes mortels" de l'Abbé Revert dans l'église dont la construction fut l'oeuvre épuisante de sa vie ; suivie de la demande de deux étalons pour la station de monte de Guémené ; la construction de trottoirs ; la dette de 8000 fr. de la Fabrique de Guémené pour la construction de l'église à éponger....

Toutefois la fin du tunnel apparaît enfin.

Douzième point : "M. le Maire propose au Conseil Municipal de donner un avis favorable à la demande de M. Durand Pierre Fidèle concernant une bourse avec trousseau à l'Ecole du Service de Santé de Bordeaux".

La raison de cette proposition pourrait être le caractère prometteur du jeune homme, ses bons résultats scolaires, joint à la modicité des revenus de ses parents...(peu probable, cette dernière, vu qu'il est déjà bachelier). Mais M. le Maire argumente : "...attendu que son père, M. Gilles-Fidèle-François-Marie Durand, adjoint au Maire de Guémené depuis plus de vingt ans, a rendu de grands services à la commune..."

Bref, Pierre Fidèle aura son trousseau car c'est le fils de papa Gilles Fidèle, qui est le copain de Fidèle...

Ainsi, comme un seul homme, les Taillandier, Gascoin et autres Amossé de service, "après en avoir délibéré", rendent un avis favorable à la dot du futur médecin-major de la Marine.

Mais après tout, on peut vérifier l'usage que fit Pierre Fidèle de l'argent que les contribuables guémenois lui confièrent pour les beaux yeux de papa ? en fut-il seulement digne ?

Ce jeune homme était né le 5 août 1877 à Guémené. Il fit certainement d'assez bonnes études. Vers l'âge de vingt ans, le Conseil de Révision le saisit dans la situation d'aspirer au doctorat en médecine, ce qui lui vaut un sursis d'incorporation.

Fort du trousseau payé par la Commune, Pierre Fidèle est nommé élève du Service de Santé de la Marine ("Santé Navale", dans le jargon) en septembre 1899. Il s'y présente avec son baluchon municipal le 20 octobre 1899.

Ce n'est pas rien, "Santé Navale" : créée à Bordeaux par une loi du mois d'avril 1890, cette école est placée sous les ordres d'un directeur du service de santé de la Marine assisté d'un sous-directeur et d'un certain nombre de professeurs, médecins et pharmaciens de la Marine.

Les éleves proviennent d'une des trois écoles annexes de Brest, Rochefort ou Toulon. Ils ne sont admis à Bordeaux qu'à la suite d'un concours qui a lieu tous les ans dans ces trois ports militaires.

En entrant à l'école, les élèvent contractent un engagement militaire de trois ans et s'obligent à servir six ans dans le corps de santé de la Marine ou dans celui des troupes coloniales.

A leur sortie de l'école, ils sont nommés médecins ou pharmaciens auxiliaires de 2ème classe de la Marine, puis médecins aide-majors des troupes coloniales pour ceux qui ont opté pour ce corps.




Le matricule 504 Pierre Fidèle n'est pas un colosse et, quoique bien nourri, il ne dépasse pas les 1 m 64. Il a le poil brun, des yeux gris et un visage rond accommodé d'un long menton.

Il accomplit sa formation de médecin militaire colonial probablement sans encombres.

Le 15 janvier 1903, à à peine 26 ans, le jeune carabin s'embarque pour le Sénégal et le Moyen-Niger alors en guerre. Puis c'est la Haute-Guinée, également en guerre, à partir de novembre 1903, jusqu'en octobre 1904. Il est affecté au 1er Régiment de Tirailleurs Sénégalais en qualité de médecin aide-major de 1ère classe. Il changera d'affectation en novembre 1904, rejoignant alors le 1er, puis le 4è, Régiment d'Artillerie Coloniale.

De retour en métropole, il se marie à Lorient en novembre 1905.

Il est ensuite désigné pour servir au Tonkin en février 1906 et il passe alors au 10è Régiment d'Infanterie Coloniale. Il servira en Extrême-Orient français de mars 1906 à mai 1908.

Il achève son service au 1er Régiment d'Artillerie Coloniale en 1908, avant de prendre un congé de trois ans en janvier 1909 et de finalement démissionner en août 1911.

Décoré de la Médaille Militaire (agrafe de l'A.O.F.), il profite du retour à la vie plus ou moins civile pour avoir un ou deux enfants (deux filles lui naissent vers 1908, dont une à Lorient ; une troisième viendra en 1917, à Guémené).

La guerre de 14 le rattrape, comme bien d'autres. Il a 37 ans au moment de la mobilisation. Il rejoint l'ambulance 14/22 en formation à Paris, en tant que médecin-major de 1ère classe. En juin 1916, il est affecté à l'ambulance 8/22 : en juillet il est promu médecin-major de 2è classe.

En mai 1917, il est mis à la disposition de la place de Lorient. Il est alors affecté à l'hôpital du Lycée de Lorient, avant d'être envoyé à Brest.

A la fin du conflit mondial, on le trouve provisoirement médecin communal à Scaër et il termine la guerre au dépôt du 1er Régiment d'Artillerie Coloniale.

En janvier 1919, il est mis en congé illimité de l'armée et regagne Guémené avec femme, bagages et filles.

En 1921 il figure au recensement de Guémené comme "docteur". Il y demeure avec sa femme, une de ses filles et une jeune domestique.

Le 6 septembre 1922, à Nantes, le Général de brigade Claudon "après avoir fait prendre les armes à la troupe...fait placer devant le front de bataille M. Durand médecin-major de 2è classe de réserve, nommé chevalier de la Légion d'Honneur, à l'effet de recevoir cette qualité".



L'honorable légionnaire perd sa femme dans les mois qui suivent son élévation au grade de chevalier avant de s'éteindre lui-même en sa commune natale, le 7 avril 1928.

samedi 25 janvier 2014

Comment Gilles sortit Durand


Il est temps de s'intéresser plus en profondeur à un homme dont le nom a déjà été prononcé sur ce blog et qui présida aux destinées de cette cité pendant une bonne partie de l'entre-deux-guerres. Oh Barde, raconte-moi les exploits de ce héros indomptable...

Eléments familiaux

Gilles Durand naît le 24 septembre 1874 à Guémené : c'est le premier enfant du couple Durand / Batard (propriétaires / notaires de Campbon). Associé aux affaires familiales sans doute assez tôt (il est qualifié de "négociant" lors du Conseil de Révision en 1894). D'ailleurs il ne semble pas avoir fait beaucoup d'études (sait lire, écrire et compter, mais pas de Brevet apparemment).

Arrière-petit-fils de Gilles Durand, né à Vay le 25 janvier 1756, puis cultivateur à Dastres en Guémené, qui savait signer son nom.

Petit-fils de Gilles Durand, né au bourg de Guémené le 22 février 1802, propriétaire résidant au bourg de Guémené.

Fils de Gilles Durand, négociant en bois, officier d'Académie (pour services rendus à la jeunesse de Guémené), vétéran de la guerre de 1870, adjoint au Maire de Guémené (premier adjoint suite aux élections de mars 1888), chevalier du Mérite Agricole, né le 9 mai 1847 à Guémené, mort en sa maison du Bout des Ponts à Guémené le 26 décembre 1926.


Physique

Homme relativement grand pour son époque : 1,72 mètre. Yeux gris-verts, front fuyant, menton rond...Peut-être bedonnant...

Parcours militaire

Je ne ferai aucun commentaire (sarcastique) sur ce qui suit : profitez par vous-même...

Service militaire


Affecté soldat de 2ème classe au 154ème de ligne le 14 novembre 1895, il passe à la 20ème section de secrétaires d'Etat-Major et du Recrutement le 23 septembre 1896 par décision du gouverneur militaire de Paris du 20 août 1896. Il y achève une première carrière militaire sanctionnée d'un certificat de bonne conduite.

Guerre de 14-18

Il mène campagne, nous dit-on, contre l'Allemagne, d'abord à l'intérieur (du 4 août 1914 au février 1915), puis aux armées (du 4 novembre 1915 au 8 janvier 1919).

Classé dans les services auxiliaires pour "obésité" par décision de la commission de réforme de Nantes le 18 novembre 1914.

Sa guerre de l'intérieur contre l'Allemagne : un commission spéciale de trois médecins étrangers à son Corps d'affectation décident le 30 décembre 1914 de le maintenir aux services auxiliaires. Il est renvoyé ensuite dans ses foyers le 22 février 1915. 

Sa guerre aux armées contre l'Allemagne : c'est l'histoire d'un détaché. On le retrouve au 51ème d'artillerie le 4 novembre 1915 et est, à cette date, immédiatement détaché pour traquer l'ennemi ...à la Maison Durand à Guémené-Penfao. Puis il passe en tant que... détaché au 147ème d'infanterie, le 1er juillet 1917.


Vie politique

A peine rentré de la guerre en janvier 1919, Gilles Durand se lance dans la bataille politique.

Elections municipales de 1919 à Guémené

Trois listes sont en présence : deux listes "de droite", celles de MM. Du Halgouët (Amaury, veuf, né à Redon en 1852, propriétaire agriculteur) et de Boisfleury (soit Arthur, mort quasi centenaire vers 1940, partisan de l'Action Française selon les souvenirs de ma mère ; soit son fils Pierre, né en 1873 et décédé en 1944). Les châtelains ont obtenu respectivement une moyenne de 327 et 102 voix.

La troisième liste est une liste "républicaine", celle de Gilles Durand, qui a obtenu une moyenne de 707 voix et a été élue haut la main.

Gilles Durand obtient personnellement 703 voix ; M. du Halgouët, 392 et M. du Boisfleury, 128.

Très belle victoire d'un homme qui n'était donc pas de droite !


Elections municipales de mai 1925

Gilles Durand est réélu.

Mais hélas, le maire de Guémené doit envoyer une lettre de protestation à Ouest-Éclair, contre l'étiquette de "carteliste" qui lui a été donnée lors de son élection.

Il affirme faire partie, comme membre fondateur, de la Ligue Républicaine Nationale, un machin fabriqué par un ancien ministre socialiste passé gentiment à droite, opposé précisément au Cartel des Gauches. Gilles Durand s'insurge : "C'est dire que je ne suis pas "carteliste", ni de droite, ni de gauche...Il y a bien de la place entre....".

En effet, et je dirais même plus : je suis ni pour ni contre, bien au contraire et tout au milieu....C'est décidément Monsieur Prudhomme, que ce maire-là !


Elections municipales de 1929

Gros succès de la liste de la municipalité sortante à Guémené. Réélue en entier, elle obtient 892 voix, soit 200 de plus qu'au dernier scrutin. Gros succès, nous apprend Ouest-Éclair"en raison d'une lutte sournoise qui l'attaquait". Les hobereaux du coin ont dû encore tenter de le décaniller.


Elections municipales de 1935

Au premier tour : votants 1260, exprimés 1230, majorité absolue 616.

Liste Républicaine et d'Intérêt Local et d'Union : 17 élus

Liste Républicaine du maire sortant : pas d'élus

Gilles Durand et sa liste sont dans les choux. Normal : que faire contre une liste de tricheurs qui se sont mis à trois pour gagner (les républicains + les intéressés locaux + les unionistes) !

Enfin sur les six ballottages, la liste sortante récupère 3 sièges au second tour (Auguste Babin, Jean Urvoix, Frédéric Testard).

Ainsi s'acheva la carrière politique de Gilles, fils de Gilles, petit-fils de Gilles et arrière-petit-fils de Gilles Durand.

Et puis, bien longtemps après, en août 1961, Gilles Durand "puissance 4" quittera cette terre de Guémené.


Rarement un "s" à la fin d'un prénom n'aura été mieux justifié.

Les deux Gilles les plus récents sont inhumés à Guémené dans l'imposant tombeau familial des DURAND, et une rue qui longe le cimetière porte ce nom et ce prénom qui balbutièrent quatre générations.










Beau parcours quand même, Messieurs les Durand !

samedi 18 janvier 2014

Trois héros d'un jour


Retour aux hommes et aux femmes après plusieurs articles sur le patrimoine plus classique de Guémené.

Les journaux, et Ouest-Éclair en particulier, permettent aux uns et aux autres, obscurs ou sans grade le plus souvent, de connaître leur heure de gloire ou, à tout le moins, une notoriété fugace.

Pas moins hier qu'aujourd'hui, en effet, la presse régionale ne raffole de faits divers, accidents, violences, chiens ou vaches écrasées, nécrologie, hauts-faits sans lendemain de petites gens qui, en dépit de cela (et c'est heureux !), le resteront.

J'ai donc puisé à cette source à nouveau pour me faire l'écho de faits qui sans doute agitèrent Guémené en leur temps, celui de l'entre-deux-guerres, celui de la jeunesse de ma mère.

Et puisqu'il s'agit de rendre hommage, commençons par répercuter le bruit lointain d'un article du 1er août 1937 intitulé "Palmarès des braves gens de chez nous".



A la lecture du titre de l'article, on sait tout de suite qu'on va avoir affaire à de la condescendance bien paternaliste et qu'il ne serra question ni de docteur, ni de notaire, ni de maire, ni de négociant, ni de curé ou de propriétaire. Ces gens-là, finalement, ne sont pas braves, même s'ils sont de chez nous.

Dans un bric-à-brac de vies aliénées : fermiers depuis plusieurs générations asservis à la même terre, vieux domestiques chenus à la personnalité délavée par des décennies d'obséquiosité et de respect des maîtres, salariés enkystés depuis l'adolescence dans la même vie professionnelle, surgit "M. Pierre Milet, 67 ans [qui] remplit les fonctions de contremaître depuis 44 ans passés chez M. Gilles Durand, négociant en bois à Guémené-Penfao".

Pierre Milet est né à Blain le 16 mai 1871 dans une famille d'agriculteurs. Il le sera lui-même un temps avant de venir à Guémené et de travailler comme journalier chez Gilles Durand, finissant à l'arraché par "faire fonction" de contremaître (il ne l'est donc pas pour de vrai).

Pierre Milet est un petit bonhomme d'un mètre soixante six que le Conseil de Révision a refusé une première fois en 1871 pour problèmes pulmonaires et que la guerre de 14 ne voulut pas avaler non plus pour les mêmes raisons (qui devaient donc être particulièrement valables). C'est donc une "petite santé" que ce bonhomme.



A part de l'emphysème, le Conseil de Révision lui trouve d'ailleurs de nombreuses cicatrices aux deux jambes. Au reste, il a les yeux bleus et, jeune, des cheveux châtains. Il sait lire et écrire, mais n'a pas le Brevet.

Il épouse le 23 avril 1900 la jeune Julienne Gourgeon dont il aura, malgré ses infirmités, quatre enfants : Germaine, en 1902, Pierre, en 1905, Mathilde, en 1907 et Ferdinand, en 1909. 

La famille Milet demeure rue de Redon, près des Durand, chez qui non seulement le père fera carrière, mais où sont employés également (comme bonnes) les deux filles Milet et (comme journaliers) les deux fils...Bonjour la promiscuité !

Ce héros banal mourra le 18 mars 1938, soit quelques mois après avoir eu les honneurs de la presse, laissant une veuve et seulement trois orphelins, et n'ayant certainement pas eu le temps, hélas ! de jouir des tous récents congés payés octroyés par le Front Populaire.

Éclairons donc le mystère de la disparition d'un des enfants Milet, , une fois de plus grâce à Ouest-Éclair, le bien nommé.

Le jeune Pierre mourut à 18 ans, au travail chez Gilles Durand. Il est même possible, dans le fond, que son père ait assisté à sa fin.

Voici comment il en vint à défrayer la chronique.


La scène se tient à la mi-novembre 1923 dans la scierie de M. Gilles Durand (négociant et alors maire de Guémené). Vers 2 heures 30 de l’après-midi, plusieurs ouvriers sont occupés à passer des lames de parquet à la raboteuse. L'un d'eux est le jeune Pierre Milet.

Celui-ci se tient près de la machine, sur la galerie souterraine recouverte de planches dans laquelle se trouvent la grande poulie et la courroie de transmission qu'entraîne une "locomobile" à vapeur du genre de celle représentée ci-dessous.



Le jeune homme a pour mission de recevoir les planches rabotées et de les mettre en pile.

Quand tout à coup une violente explosion se produit soulevant un nuage de poussière qui aveugle les travailleurs. Après quelques secondes de stupeur, ceux-ci constatent avec horreur que les planches de la trappe recouvrant la poulie ont été brisées et projetées dans toutes les directions. Leur jeune camarade, qui se trouvait donc dessus, est tombé dans le trou ainsi formé, profond d'un mètre environ.

On s'empresse d’arrêter la locomobile et de porter secours au jeune Milet. Mais on ne retire de la galerie qu'un cadavre horriblement mutilé. Le malheureux jeune homme a dû tomber la tête la première sur la poulie en mouvement qui lui a sectionné le crâne derrière les oreilles. La mort a été probablement instantanée.

Les constatations faites un peu plus tard ont permis de se rendre compte que, par une circonstance inexpliquée, l’armature de la grande poulie s’est détachée et a frappé violemment le plancher de la trappe qui a volé en éclat.

Le cadavre du jeune Milet, placé d’abord sur des sacs par ses camarades consternés, a été ramené au domicile de ses parents.

Le journal ajoute qu'il devine leur douleur...

Il n'est pas sûr que tant les obsèques du père que celles du fils Milet aient fourni un spectacle digne d'un article de journal.

Enfin...

Mais évidemment, il n'y a pas de raison que les malheurs ne frappent que les pauvres. Sinon, ça ne serait pas juste.

Ainsi, un enterrement d'une personne de qualité a lieu le 
18 janvier 1938, dont Ouest-Éclair nous régale.

Il s'agit de porter à son ultime demeure Mlle Gillette Durand, professeur, fille aînée de M. Gilles Durand. De Monsieur Gilles Durand, oui certes, mais de Monsieur Gilles Durand industriel, ancien maire, ancien conseiller d’arrondissement de Guémené et ancien membre de la Chambre de Commerce de St-Nazaire.

Comme on voit, la jeune Gillette a tout de même trouvé le temps, dans sa brève existence, de devenir professeur (de quoi d'ailleurs ?) avant d'être, comme dit la presse, "enlevée prématurément à l’affection des siens par une cruelle maladie à l’âge de 21 ans". Sur un faire-part
, "professeur" ça sonne quand même mieux que "journalier".

Le jour des obsèques venu, trois jours après le décès, la levée du corps a eu lieu à 9 heures à la maison mortuaire, le domicile des Durand, rue de Redon, où le deuil était réuni.

Le cercueil était porté par les ouvriers de l’usine et du chantier (on les imagine en bleus de travail frais repassés...) et les cordons du poêle par des amies de la défunte (enterrement de 1ère classe !).

Un groupe nombreux de jeunes filles portaient des gerbes et bouquets de fleurs. On y remarquait également une superbe couronne de perles blanches, hommage des ouvriers de M. Durand (cotisation spontanée).

Le cercueil fut suivi par une foule nombreuse composée de parents, d’amis, des notabilités de la ville et des environs.

Pour le coup, le journal offrit ses condoléances à la famille.

Ah qu'il fait beau mourir riche !