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samedi 17 octobre 2015

La tombe fendue


Voilà certes quatre mois que je n'ai rien écrit. Je dois en particulier remercier tous ceux qui ont exprimé quelques regrets à ce mutisme, et tous ceux qui ont continué à jeter un œil sur ce blog dont la fréquentation s'est certes réduite, mais est cependant demeurée consistante. Je remercierai aussi celles et ceux qui sont venus, lors des Journées du Patrimoine, partager avec moi les histoires de quelques bâtiments de Guémené et celles du cimetière, lors des quatre flâneries où le soleil a bien voulu nous accompagner.

Le cimetière, justement. J'y suis revenu depuis, pour vaquer à quelques devoirs privés de souvenir et d'entretien. C'est ainsi que l'avant-dernier week-end, je passai.

C'était le samedi matin et le soleil était à nouveau au rendez-vous : un soleil d'automne encore assez fort pour jeter quelque douceur dans l'air, un soleil matinal peu élevé dans le ciel, qui diffusait une lumière rasante.

Mes tombes familiales s'éploient dans la partie basse et ancienne du cimetière, tout près d'antiques tombeaux, ternes, froids, oubliés et bien souvent désolés.

Combien de fois ai-je jeté les yeux sur ces vieilles pierres que la piété familiale passée a posé là, dans nos pieds, forçant notre chemin, et que le temps a ruiné sans possibilité de secours ? Mais qui regarde encore ces vestiges en voie de dislocation de gloires sociales ensevelies ?

Car il s'agit bien de cela : ces croix rouillées ou de pierres ternies et usées, ces enceintes de fer tordues ou en loques, ces larges pierres usées et effritées que le lichen a rongé, ces monticules de pierres qui cèdent sous le poids des ans et l'oeuvre destructrice du vent et de l'eau, sont des hommages qui se voulaient éternels à de nobles et riches familles qui, un temps tenaient le haut du pavé de Guémené, mais qui depuis longtemps en ont déserté les rives.

Elles ont laissé dans leur fuite, comme l'auraient fait des voleurs ou des populations menacées, leurs tombeaux, ce pourquoi peut-être elles auraient juré un attachement infini, une fidélité inébranlable...

Et eux, pauvres morts dépouillés de toute considération humaine, sociale ou affective, prisonniers désespérés de cette minéralité massive qui les oppresse et les confine dans la terre de Guémené, abandonnés à jamais dans leur concession perpétuelle, ils semblent, en une protestation muette, s'ébrouer, enfin regimber et, las de tant de solitude, ébranler leur paquet pesant qui s'éboule autour d'eux.

Ainsi en ce matin d'octobre illuminé et doux, je passai près d'une tombe dont la pierre bleue rectangulaire, qui en recouvre la maçonnerie de pierres grossières qui se disjoignent, est complètement fendue.



Comme à l'accoutumée, elle se trouvait sur mon chemin, importune, amas chétif, ruiné et inintelligible. Mais à ma grande surprise, mon regard fut arrêté par des inscriptions que la lumière particulière de cet instant permettait enfin de révéler. Un petit miracle, en somme.







Avec un peu d'application, on arrive à décrypter le début de la pierre tombale :

ICI REPOSE LE 
CORPS DE 
MONSIEUR 
JOSEPH DE 
BADEREAU DE 
ROCHEVILLE 
ÉPOUX DE DAME 
ADÈLE JOSÉPHINE
DE MONTRAIN
DÉCÉDÉ EN SON 
CHÂTEAU DE 
TREGUEL LE 10 
MARS 1820 
......
......

La fin semble définitivement perdue.

Joseph Badereau de Rocheville (soit disant "de" Badereau) est en effet mort à Tréguel, le 10 mars 1820, à trois heures de l'après-midi. C'est François Simon, premier d'une longue dynastie municipale guémenoise, officier d'état-civil, qui enregistre le décès du "chevalier" Joseph, rentier.

En 1820, Joseph Badereau a à peine 43 ans, étant né le 16 mai 1777, à Nantes, rue des Jacobins. Il est le fils d'un magistrat, procureur du Roi, Armand Babereau, chevalier de Bois-Corbeau.

Il fait partie d'une fratrie de huit enfants. Il épousera Adèle de Montrain avec qui il aura au moins six enfants dont trois naîtront à Guémené : Charles, en avril 1813, Elisabeth en janvier 1815 et Pierre en juin 1817, tous orphelins de père en bas âge, par conséquent.

La famille a dû investir Tréguel vers 1812.

Les Badereau habitaient Nantes auparavant, Quai Dugay-Trouin, en face l’Ile Feydeau. Les propriétaires précédents du château et de la terre de Tréguel, les Corpron, trafiquants négriers nantais retirés à Guémené au début de la Révolution où ils avaient acquis la Terre de Tréguel vendue comme bien national, demeuraient précisément à Nantes dans l'Ile Feydeau : il est donc probable que ces gens, voisins, se connaissaient et que la veuve Corpron ait fini par céder la propriété de Tréguel au fils Badereau.

La terre et le château seront d'ailleurs à nouveau vendus peu après. Un placard publicitaire de 1822, annonçant la mise en vente, permet de disposer d'une description du cadre de vie des Badereau.

La propriété était composée du château et de ce qui l'entourait ("la terre de Tréguel"), mais aussi de cinq métairies.

La terre de Tréguel couvrait 80 journaux de Bretagne, soit près de 40 hectares (un journal, surface qu'un homme pouvait travailler en une journée, valait 48 ares environ dans cette province. Ma grand-mère comptait encore la superficie de ses champs en "journaux", dans les années 60, 70 du siècle passé...).

La terre de Tréguel comprenait donc un château et son pourpris. Ce dernier correspondait à ce qui était contenu dans la propriété proprement dite, en dehors du château : "cour, ménagerie de toute espèce, superbe jardin, vergers, bois de décoration, avenues, charmilles, taillis, cerclières (châtaigneraie en taillis pour le cercle des futailles...), prés, prairies et terres labourables".

Les cinq métairies étaient : la métairie de la Porte (58 journaux / 28 hectares) ; la métairie de la Cour (40 journaux / 19 hectares) ;  la métairie des Ecobues (40 journaux / 19 hectares) ; la métairie de Fry (200 journaux / 96 hectares) et celle de Launay-Richard (40 journaux / 23 hectares).

Ces trois derniers sites sont encore des hameaux identifiés, de nos jours, les deux premiers devant se trouver autour du château.

Le total représentait de 220 à 230 hectares, s'allongeant de part et d'autre du château de Tréguel (zone plus ou moins dans l'ellipse ci-dessous), au nord-nord-ouest du bourg.



Pour en revenir à la sépulture de feu le chevalier Joseph, on pourrait s'étonner, à juste titre, de trouver dans le cimetière actuel de Guémené une tombe aussi ancienne. En effet, ce cimetière date de 1832, soit douze ans après la disparition du châtelain de Tréguel. Et ce n'est pas un cas isolé.

Il faut croire que des translations de tombes (et de corps ?) ont eu lieu après l'abandon de l'ancien cimetière qui se situait à l'emplacement de l'actuelle place Simon. Sans doute les tombes "en dur" étaient-elles le fait des seuls notables et nobliaux et que ceux-ci ont eu à coeur de "reloger" leurs défunts. Il est probable d'ailleurs, vue la localisation de ces vielles tombes, que ces transports ont eu lieu assez vite après l'abandon du vieux cimetière.

Si cela est vrai, cela veut dire aussi que douze ou treize ans après sa mort, le chevalier et rentier Joseph Badereau de Rocheville, pouvait se consoler de ce que sa famille, retirée à la Ferrière-en-Gâtinais, dans le Loiret, pensait encore un peu à lui...

Ça n'allait pas durer.

dimanche 31 mai 2015

Cimetière d'asile


Un décret signé par Napoléon, en date du 12 juin 1804 (23 prairial an XII), réglemente les inhumations. Ce texte concerne notamment l'obligation d'abandonner les anciens lieux d'inhumations (églises, cimetières de bourg), au profit de nouveaux emplacements "situés à trente cinq à quarante mètres au moins" de l'enceinte des bourgs. Ces nouveaux cimetières appartiennent aux communes.

Le décret napoléonien stipule en son article 3 que : "Les terrains les plus élevés et exposés au nord seront choisis de préférence ; ils seront clos de murs de deux mètres au moins d'élévation. On y fera des plantations, en prenant les précautions convenables pour ne point gêner la circulation de l'air."

L'article 6 se livre à un petit calcul permettant à chaque maire de déterminer la surface du nouveau cimetière : celle-ci sera égale à cinq fois la surface nécessaire à l'enterrement de la population annuelle des décédés. Le législateur donne ainsi cinq ans à la terre pour dissoudre les morts et rendre possible le réemploi d'une fosse...

Au passage, l'ancien cimetière doit rester en l'état pendant cinq ans précisément, avant qu'il ne soit possible d'en disposer pour tout autre chose : et encore n'a-t-on pas le droit d'y construire(faire des fondations, creuser), mais tout au plus d'y semer ou d'y planter (article 9).

Ce texte fondateur de nos usages funéraires modernes comporte encore d'autres passages intéressants, notamment des dispositions fixant la largeur et la longueur des fosses, leurs distances respectives. Il prévoit le partage de l'espace par religion, en cas de pluralité confessionnelle dans la commune...

A Guémené, l'ancien cimetière était situé contre l'ancienne église, à l'emplacement de l'actuelle place Simon, un lieu du bourg on ne peut plus central. Il était clôturé, comprenait huit entrées et une croix y était disposée. Les chemins du bourg le traversaient.

L'ancien cimetière doit être la parcelle n° 1876
du cadastre de 1834





















Je l'ai par le passé déjà évoqué, le nouveau cimetière fut établi en 1832, sur la route de Beslé, au lieu-dit "Les Loups Pendus".  Comme prescrit, il fut bien situé plutôt au Nord du bourg et sur un point plutôt élevé ; comme prescrit également, un haut mur l'entourait. La délibération du Conseil municipal de Guémené le prévoyant date du 17 mai 1832 et fut prise par Pierre-Michel Frèrejouan du Saint, Maire de Guémené à ce moment-là.

Sur ce extrait du cadastre de 1834, on voit que l'ancien 
cimetière correspond à la partie sud est de l'actuel













Une croix de fer posée sur un socle de maçonnerie en pierres bleues du pays (qu'on voit encore : elle porte la date de sa création) y fut installée. Cette distinction religieuse ne suffisait pas à l'Eglise en pleine reconquête post révolutionnaire : elle fit des pieds et des mains pour en bénir le terrain.






















Cette cérémonie prit place le 16 mai 1832 (soit la veille de la décision municipale), conduite par un chanoine de la cathédrale de Nantes et en présence de la foule des grands jours : clergé nombreux, autorités locales, fidèles...

En 1846, la superficie du nouveau cimetière est un peu supérieure à trois mille mètres carrés. Bientôt des agrandissements seront nécessaires : 1855, 1884, 1886..., preuves, s'il en faut, de la vitalité de la commune : le nombre des morts est bien lié à celui des vivants.

Pour compléter ce sujet, je propose de continuer avec une histoire tirée d'un conte publié par Eugène Cogrel dans son recueil "Raconte". Ce conte s'intitule "Les portes du cimetière" et l'auteur le dit inspiré d'une légende locale. L'action se situe dans le dernier tiers du XIXè siècle, à l'époque de mon arrière-grand-mère.


Il gelait à pierre fendre. Comment donc était-il arrivé chez la mère Ernestine par ce soir froid de février ? - Dieu seul le sait ! 

Albert était grand et sec, épais comme un lacet de chaussure du dimanche. Une toux perpétuelle secouait sa grande carcasse. Il avait mendié un bout de pain et un endroit pour dormir. 

Pour sûr, le pauvre homme avait eu de la chance : la mère Ernestine était une bonne personne et elle lui offrit une soupe chaude et une paillasse pour dormir dans le fournil, près du four à pain.

Le temps passant, le vagabond prit ses aises, rendant service aux uns et aux autres, pour un quignon, pour un gros sou, crachotant toujours. 

L'été vint après la mauvaise saison, mais les voisins disaient à Ernestine :

- Ton fermier va bientôt cracher ses poumons !
- Mon fermier, répliquait la mère, c'est pas mon fermier !
- N'empêche, disaient les autres, un beau jour on le retrouvera raide comme un barreau d'échelle !

Hélas, bientôt la sinistre prédiction se réalisa et c'est Marcel, venu faire cuire sa fournée, qui avisa le malheureux recroquevillé sur sa paillasse, serrant dans ses mains froides et décharnées quelques pièces de monnaie.

En voulant prendre les sous que les doigts raidis retenaient, on découvrit, sur un bout de papier griffonné, le message suivant :"Pas d'église, pas de cimetière, pas de nom".

Ernestine, qui respectait les usages, décida de suivre les volontés du mort. Pour l'église, c'était facile vu que le curé ne faisait rien pour rien : pas de sous, pas de messe d'enterrement. Et puis il fallait bien quelque argent pour le cercueil du menuisier.

Pour le nom, c'était encore plus facile : on n'avait jamais même songé à le lui demander...

Restait le cimetière : on pourrait toujours enterrer le malheureux dans le commun, au-dessus, mais il fallait que le maire soit d'accord.

Quand Fidèle Simon (celui-là même qui fit construire la nouvelle mairie à l'endroit où elle se trouve parce qu'il y avait un café en face, ce qui est bien pratique après le conseil municipal), vint constater le décès et qu'il entendit parler du dernier vœu, il leva les bras au ciel et se mit à brailler bien charitablement et fort municipalement : 

- Au commun ? En voilà une idée ! Au cimetière comme tout le monde ! Il est mort, il n'a plus son mot à dire ! 

Le lendemain, le cercueil en sapin arriva devant le cimetière porté par le grand corbillard noir tiré par un maigre cheval. Le cocher descendit pour ouvrir les portes. Les quatre porteurs s'emparèrent du cercueil et s'apprêtaient à entrer dans le cimetière quand tout à coup les portes se refermèrent !

Ébahi, l'un deux lâcha : 

- Qu'est-ce qu'il se passe donc, nom de d'là ?

Le cocher rouvrit les portes. Au moment où ils s'en approchèrent à nouveau, elles se refermèrent aussitôt.

- C'est pas Dieu possible !, glapit un autre.
- C'était un sorcier !
- N'en avait pas l'air, pourtant...

Sur ce, le cocher ouvrit à nouveau les portes et les cala avec deux gros cailloux blancs. Hélas, la manœuvre échoua encore, les portes emportant irrésistiblement les cailloux à chaque tentative de passage du funèbre convoi.

- Bon d'là, nous v'là bien !
- Faut faire venir le maire.
- Non, c'est de la sorcellerie, c'est le curé qu'il nous faut !

Ce dernier rappliqua par curiosité. Puis, dans un grand élan purificateur, le tonsuré aspergea tout ce qui l'entourait, portes, corbillard, murs, cocher, porteurs et cheval. Seul le cercueil du fauteur de trouble resta à sec.

Revigorés par cette sainte aspersion, les porteurs repartirent à la charge et passèrent les portes sans encombre. Le cercueil ne pesait guère, mais plus ils remontaient l'allée centrale du cimetière, plus le mort devenait lourd. 

Arrivés près du trou préparé le matin par le fossoyeur, c'est comme s'ils avaient porté du plomb : et ils laissèrent tomber sans ménagement le paquet dans la fosse.

Bien contents de l'ouvrage enfin accomplie, la petite troupe partit se désaltérer. Au soir, le fossoyeur revint pour fermer les portes du cimetières. Las, sitôt closes, sitôt elle se rouvraient.

- Bon sang, s'écria le croque-mort, à matin elles voulaient pas s'ouvrir, maintenant elles veulent plus se fermer !

L'affaire était sérieuse. Trois semaines durant on s'agita : le curé bénit les portes à se démancher les saintes rotules ; le maire leva les bras au ciel et ne les redescendit que pour boire un coup. Rien n'y fit. 

Le Conseil municipal se réunit, on délibéra, on vota : même si ceux qui sont dedans auraient pas de raison d'en sortir et ceux qui sont dehors sont pas pressés d'y entrer, les portes du cimetière peuvent pas rester ouvertes !

A la fin, Fidèle Simon n'écouta que son sens civique et alla trouver le fossoyeur :

- Tiens l'ami, voilà cinq sous. Déterre le vagabond et mets-le de l'autre côté du mur.

Sitôt dit, sitôt fait : que le mort était léger, léger comme une plume. Sans peine on le chavira de l'autre côté du mur.

A nouveau, selon la tradition qui veut qu'à la fin de tout effort on a soif à Guémené, fossoyeur et porteurs repartirent boire un coup.

A la troisième tournée quelqu'un vint les trouver et s'écria dans le café : 

- Alors là-bas, c'est toujours portes ouvertes !?

Malgré le cidre qui lestait leurs estomacs, les bonhommes se levèrent d'un coup et accoururent sur place. A deux sur chaque battant, ils poussèrent en soufflant. Le cidre, en sueur, dégoulinait sur leurs visages. Mais rien à faire : pas plutôt on fermait les portes qu'aussitôt elles se rouvraient.

Un sage parmi eux décida à la fin que puisqu'on n'y pouvait rien, valait mieux laisser les choses comme ça. Et tous partirent boire un coup.


Et c'est comme ça qu'aujourd'hui encore, les portes du cimetière de Guémené s'ouvrent et se ferment quand on veut.

Quand à Albert, le vagabond de la mère Ernestine, depuis qu'on a agrandi le cimetière, il est désormais avec les autres, dans l'allée du milieu...

dimanche 30 décembre 2012

Monument aux soldats (de 1870 ?), inconnu.


Profitant de mes vacances, je me suis rendu au cimetière pour jeter un oeil à mes tombes familiales qui requièrent toujours un petit entretien. Mais ce devoir est aussi un prétexte tant je trouve d'intérêt à parcourir ce lieu.

Comme souvent, on a beau passer et repasser au même endroit, on ne voit pas des objets qui méritent pourtant attention et qu'on s'étonne donc de "découvrir". 

C'est ainsi que, sans doute obnubilé par le monument aux morts et sa sculpture de Nicot (dont j'ai pas mal parlé sur ce blog) et l'esprit toujours accaparé, je dois dire, par le cimetière "blanc et miniature" des enfants qui le jouxte, je n'avais pas, jusqu’à ce jour, remarqué une croix un peu singulière qui, à mon sens, à tout à fait droit à un peu de publicité.

Au moment où j'écris ce petit article, je n'ai pas trouvé sur Internet (ou ailleurs) des détails qui pourraient éclairer l'histoire de cet ornement, et probablement il n'y en a pas. C'est, en quelque sorte, un monument inconnu.

En réalité, ce n'est qu'une croix pas bien haute sur un tout petit socle de maçonnerie. Elle est d'apparence verdâtre et se trouve en lisière des autres tombes, derrière le monument aux morts "officiel".

Ce qui fait - outre sa taille modeste et son emplacement - son originalité, c'est que chaque élément de cette croix est composé d'un objet militaire : le bras vertical est une hampe avec le drapeau enroulé autour ; le bras horizontal est un fusil. Et pour ce dernier, non pas, comme j'ai pu le croire, le fameux Lebel de la Guerre de 14, jadis fabriqué notamment à l'usine d'Etat de Chateaubriand, mais plus probablement un Chassepot, modèle 1866 (merci à Sylvain pour m'avoir signalé mon erreur), ce qui tendrait à identifier cette croix avec un monument commémoratif privé ou collectif de la Guerre de 1870.

Au pied, deux poignards (ou baïonnettes) sont planté(e)s en terre d'où ils sortent en "V". Un rameau de feuilles de chêne serpentent autour des bras.

Quand on regarde de prêt, on arrive à distinguer une inscription sur la partie supérieure du drapé : "MORT POUR LA PATRIE".

Voici, pour illustrer, quelques photos ensoleillées...








dimanche 12 août 2012

Fricaud Pères et Frères



René Fricaud et Julienne Roué se sont mariés en 1786, en février comme il se doit quand on exploite la terre et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour cela.

Ils sont tous les deux originaires de Guémené. La famille Fricaud est même traçable de longue date dans cette partie de Guémené, sur les hauteurs qui dominent la rive droite du Don : Montnoël, Friguel, Pussac,…

En cette fin de XVIIIème siècle pré-révolutionnaire, les Fricaud sont métayers à Montnoël. C’est là que vont naître tous leurs enfants qui seront au nombre de sept au moins, un chiffre sacré.

D’ailleurs, les Fricaud ne sont sans doute pas de ces libres penseurs voltairiens fort éloignés de la chose religieuse. Cela, en tout cas, serait bien étonnant car trois de leurs enfants vont devenir prêtres.

Deux seront enterrés à Guémené, côte à côte mais pas dans le même tombeau.

Voici donc quelques images et quelques mots pour ranimer le souvenir de ces trois religieux originaires de Guémené.


Pierre, né le 17 avril 1788 fut, vicaire à Rougé (1818), à Sucé (1822), curé de Ruffigné (1823) et de la Chapelle Heulin (1824), toutes communes de Loire-Inférieure. Mansionnaire (chanoine résident) à Notre-Dame-de-Bon-Port à Nantes en 1836, il décéda en sa demeure, 69 quai de la Fosse à Nantes, face aux chantiers navals, le 19 octobre 1868. Sur sa pierre tombale à Guémené, outre une faute d’orthographe sur « Penfao » écrit « Painfao », on relève une ligne gravée à moitié effacée demandant « une prière SVP pour le repos de son âme ».

Voilà qui est fait.
























Tombeaux de Pierre et René Fricaud



Nantes, Quai de la Fosse, fin XIXème

René, né le 30 août 1801, ancien missionnaire, décédé à Tours le 27 avril 1879. C’est celui dont je connais le moins de choses, pas même de quelles Missions il fut le soldat. Ce n’était pas les Missions Étrangères en tout cas. Mais, fait exceptionnel, son effigie, polie et souillée par les ans, domine sa tombe.

Buste de René Fricaud 

On peut bien entendu se demander par quel cheminement intellectuel, quelqu'un en est venu à imaginer cette ornementation funéraire. Peut-être était-ce simplement un cadeau d'adieu de ses ouailles, ainsi recyclé....


Joseph Fricaud naquit le 8 novembre 1802. Il n’y a rien de lui au cimetière de Guémené et pour cause puisqu’il n’y est pas inhumé. Mais comme il s’était enrôlé aux Missions Étrangères et que celles-ci ont des archives très complètes et très accessibles, sa carrière ecclésiastique est parfaitement connue. En voici le cursus :

Après son ordination qui eut lieu le 19 décembre 1829, il exerça le ministère en qualité de vicaire à Ligné, 1829-1832 ; à Héric, 1832-1835 ; à Arthon-en-Retz, 1835, d'où le 12 décembre de la même année il entra au Séminaire des Missions Étrangères.

Le 4 mars 1836, il partait en Inde pour la mission Malabare (Pondichéry). Voici la liste à peu près complète des postes qu'il occupa : Covilour-Darmaboury (1841-1845) ; Tirouvadi (1847) ; Attipakam (1847-1849) ; Vadouguerpatti (1849-1850.)

Il fut ensuite durant deux ans procureur de la mission à Pondichéry, puis professeur.

On le trouve ensuite à Covilour-Darmaboury (juillet 1858-octobre 1859) ; à Vellore (1859-1861) ; à Oulgaret (1861-1863) ; de nouveau à Vellore (1864-1865) ; à Vadouguerpatti (1867-1869) ; à Akkravaram (1868-1880). Il mourut dans ce poste, le 18 septembre 1880 et c’est là probablement qu’il dort de son dernier sommeil.

L’orthographe des sites indiens est celle des Missions et il n’est pas toujours facile de retrouver les lieux en question. Mais globalement, la carrière indienne de Joseph Fricaud, s’exerça dans le Sud de l’Inde autour de Pondichéry et dans le Tamil Nadu (Pays Tamoul).

dimanche 5 août 2012

Cimetière monumental


J'ai déjà mentionné dans le post consacré à la tombe de Marie Stevent, la fidèle servante des de Becdelièvre, que "mes" tombes se situaient dans la partie ancienne du cimetière, ce qui m'offre, à chaque fois que je m'y rends pour les visiter, l'opportunité de traverser et de regarder le grand nombre de vieilles croix qui en peuplent le ciel et de vieilles tombes qui en jonchent le sol.

Le cimetière d'une petite commune concentre de nombreux centres d'intérêts. D'abord, il est peuplé d'ancêtres et de cousins : c'est, en somme, un rassemblement familial de grande ampleur, une sorte de "cousinade post mortem" : on s'y sent un peu chez soi, entre soi.


Ensuite, les vivants, souvent peu soucieux de décorum domestique pour eux-mêmes si leur statut social ne le requiert pas, sont à l'inverse préoccupés de rendre hommage aux morts et de leur faire une "belle" tombe si, toutefois, leurs moyens les y autorisent. L'art, quelques fois, y surgit d'un élan de douleur privée : tombeaux imposants, chapelles élancées, bustes sculptés, croix ouvragées....

Mais ce qui m'amène aujourd'hui à parler du cimetière de Guémené est un petit monument discret, situé également dans "mon quartier" qu'on ne remarque plus guère. Longtemps d'ailleurs, je l'ai bêtement pris pour une tombe.

Il s'agit de la croix du cimetière, probablement le dernier vestige authentique des tous débuts de cette cité des morts de Guémené.

En voici trois photos.



























C'est donc une croix forgée, légère, dont les bras et le corps sont composés d'une alternance de losanges et de cercles. Une étoile cerclée ponctue chacune des trois extrémités libres de l'emblème.

La croix est ancrée dans un socle de maçonnerie, qui s'affine vers le sol, composé de longs morceaux de schiste bleu. Une pierre d'ardoise d'un seule tenant, ouvragée, recouvre ce socle.

On remarque qu'au pied de la croix un millésime est indiqué : 1832, année où ont, en ce lieu, débuté les sépultures.

Je ne connais pas les artistes, maçons, sculpteurs de pierre, ferronniers qui ont participé à cet ouvrage vieux désormais de 180 ans.

La décision d'inhumer dans le nouveau cimetière, celui que nous connaissons aujourd'hui, date du 17 mai 1832 et fut prise par Pierre-Michel Frèrejouan du Saint, Maire de Guémené à ce moment-là. Je reproduis ci-dessous la transcription dans le registre des délibérations municipales.



L'ancien cimetière était grosso modo situé au lieu et place de l'actuelle Place Simon.

Le premier défunt à profiter (si j'ose dire) des nouvelles "commodités" fut une femme.

C'était en effet peut-être Perrine Geffriaud, âgée de 77 ans, native de Conquereuil, décédée le 15 mai au 1832 au matin, au Bourg. A moins qu'elle n'ait été la dernière enterrée au vieux cimetière et alors,  Perrine Briand, décédée au matin du 27 mai suivant à la Grée Caillette, âgée de 66 ans et native de Guémené, aurait inauguré l'endroit.


jeudi 2 août 2012

Fidélités



Enfants, j’ai, comme bien d’autres, beaucoup fréquenté le cimetière de Guémené. Ma Grand-mère Gustine connaissant beaucoup de monde, elle assistait à pas mal d’enterrements. Elle avait pris l’habitude de m’y emmener. De plus, on venait régulièrement déposer sur la tombe de mon arrière grand-mère glaïeuls et dahlias (c’était les vacances d’été) qu’elle faisait pousser dans son jardin à dessein. 

Finalement, elle avait raison : les cimetières étaient des lieux que l’on fréquentait peu en ville et celui de Guémené pouvait faire ainsi office de lieu d’excursion original pour le petit citadin que j'étais...

Les tombes de ma proche famille sont situées à assez peu de distance de l’entrée principale du cimetière, route de Beslé. C’est un vieux coin et avec des tombes de toutes sortes. Il y en a de cossues, des carrés de famille nobles ou de notables ; de pesantes, qui maintiennent à jamais sous terre des curés oubliés, des employés de chemin de fer que la carrière a égarés par chez nous ; de délabrées, éventrées, la croix de travers, la plaque de schiste bleue moussue et brisée, esquifs du souvenir, épaves des dévotions passées, échouées, souffrant mille meurtrissures des temps traversés.

Mon regard d’enfant était fasciné par ces vielles sépultures à l’abandon où l’on pouvait lire péniblement des dates incroyables : 1850, 1860. Des crevasses et des béances dans le monument funéraire invitaient parfois à voir la mort ou le mort. Ces tombes renvoyaient à un temps mystérieux et au tabou de la mort : elles étaient bien de nature à exciter l’imagination et donc à « divertir » l’esprit…

Il y a quelques années la Municipalité de Guémené avait manifesté la volonté de reprendre certains emplacements en déshérence et des petits panonceaux invitaient les familles concernées (pour peu qu’elles subsistent !) à « renouveler le bail » ou à devoir libérer la place.

Je ne sais si cela à un rapport, mais dans la foulée de cette injonction communale, une tombe en particulier a fait l’objet d’une réhabilitation qui ne peut laisser indifférent et donne à réfléchir sur la notion de fidélité.

Cette sépulture se trouve très proche de mes deux tombes familiales et elle m’est donc très familière. Par son aspect et sa proximité, les quelques bribes de texte déchiffrées dans la pierre, elle s’est toujours trouvée, dans le fond, au centre de ma curiosité : il s’agit de la sépulture de Marie Stevant, décédée il y a aujourd’hui plus d’un siècle et demi.

Marie Stevant  est morte le 24 février 1860 à Guémené, au château du Brossay, célibataire.

Le lieux de son décès et sa condition de « fille » renvoient à son état : elle était en effet domestique au service du Marquis Louis Marin de Becdelièvre et de la Marquise, née Leclerc de Vezins.

Mais Marie était née dans la commune de Péaule, département du Morbihan, environ située à  20 km à l’ouest de Redon et à 100 km au nord-ouest de Nantes. Son village natal, précisément, s’appelle Carado et se trouve à peu de distance de la Vilaine, de même finalement que le Brossay, son lieu de décès.

Elle était la fille Jean Stevant et de Jeanne Santerre. Son père exerçait à Péaule le métier de cordonnier. Elle eut plusieurs frères ou sœurs.

Quand Marie décède, elle est âgée de 53 ans selon le registre des décès de Guémené et serait donc née en 1806 ou 1807.

Toutefois, on ne trouve pas de « Marie Stevant » née dans ces années-là. Il s’agit donc soit de Jeanne-Marie, née en décembre 1805, soit de Laurence née le 22 février 1808.

Peut-être d’ailleurs le prénom de Marie correspond-il à un prénom de travail, donné par les patrons comme cela se faisait…, plus commode pour eux que Jeanne-Marie ou Laurence. Cette incertitude a peu d’importance.

Marie Stevant est présente au château du Brossay en 1846, soit 14 ans avant sa mort. Possiblement même avant : elle faisait sans doute partie de la maisonnée.

Après sa mort, elle est donc enterrée à Guémené et ses patrons lui érigent un tombeau sur la pierre duquel ils gravent un hommage à sa fidélité que l’on pouvait lire encore récemment, malgré l’érosion.

La tombe actuelle, rénovée, reprend le texte de l’épitaphe ancienne, en lettres d’or. Mais l’originale plaque de schiste a laissé place à une dalle de marbre poli.

Que reste-t-il de Marie Stevant sous cette pierre ? Que reste-t-il de ses patrons ? Que reste-t-il du lien de fidélité et de reconnaissance qui les unissaient ? – Rien, fatalement. Aucune pression sociale, aucune obligation morale, ne contraignent plus quiconque à rendre des devoirs à la servante disparue il y a 150 ans.

Aussi, je trouve particulièrement émouvant et remarquable le geste des descendants des patrons de la domestique qui, pourtant, gratuitement, contre toute nécessité sinon celle de la fidélité à leur nom et à leur histoire familiale, ont renouvelé l’hommage à la pauvre et dérisoire Marie Stevant : fidélité au souvenir, fidélité à soi et à la famille.