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dimanche 9 novembre 2014
Parfums d'Occupation 3 : le blé de Clément
La Hyonnais est ma gare de Perpignan. Pour ceux qui ne seraient pas (ou plus) familiers de la géographie guémenoise, c'est un petit village au milieu des champs à un bon kilomètre au nord du bourg.
Quand on quitte le bourg derrière l'église et qu'on emprunte le Boulevard, il faut remonter jusqu'à l'ancienne gare puis tourner à droite...
Au moment ou j'écris cela me remonte ce trajet fait tant de fois à pied dans les années 60, le dimanche au retour de la messe, sous le soleil avec ma grand-mère Gustine, vêtus de nos plus beaux atours (elle portait une petite broche et un sac à main).
Je revois les petits acacias, plantés dans l'enfance de ma mère, qui bordaient l'asphalte chauffé, la maison de la famille Perret (ou Perray ?) où l'on s'arrêtait parfois (grand-mère y avait travaillé à s'occuper des innombrables enfants de ce maçon qui fut je crois secrétaire de mairie), la maison aux boules (j'appelle ainsi une villa dont les piliers de clôture sont surmontés d'un globe de pierre), le champ de ferraille des Pascot (?) où s'étiolaient quelques Juvaquatre rouillées, la silhouette de la mère Mudet à la gare...
...On poursuit son chemin vers la Surprise, cette maison baroque qui fit tant jaser (et qu'on vient de restructurer), la première du nouveau lotissement amorcé dans les années 60. Mais avant d'y arriver, il y a à droite, à mi-distance du prochain carrefour, une maison plus ancienne avec plusieurs familles, où vivait la meilleure amie de ma grand-mère, Bertine, qui était en service au château de Boisfleury, auprès de "Monsieur Henri"...
Quand elle venait à la maison, entre deux cerises à l'eau-de-vie, c'était des parlotes à n'en plus finir, en particulier sur les morts du moment ou bien ceux qui n'allaient pas tarder à rejoindre cette catégorie.
Je me rappelle en particulier une histoire qui concernait un voisin de Bertine, un homme atteint je crois d'un cancer du poumon, encore assez jeune. Je conserve en tête le nom de Perrigot (mais peut-être est-ce une confusion) et je revois aussi la silhouette de sa femme, bientôt sa veuve.
Dans les racontars des deux vieilles femmes, il y avait de l'épopée, celle de la lutte de l'épouse du malade pour le ramener chez elle et l'arracher à l'hôpital où les médecins semblaient le retenir de façon tout à fait incompréhensible. A la fin de l'histoire, le Bien l'emportait et l'épouse ramenait son mari presque mort - mais encore vivant - à sa maison. C'est là qu'intervenait un détail décisif : sur la civière qui le portait de son lit d'hôpital à l'ambulance, pour preuve qu'il n'était pas déjà qu'un putride cadavre, il bougea son bras.
On évoquait alors le cancer avec de telles frayeurs dans la voix que, dans mon imagination d'enfant, c'était une espèce de peste à fuir absolument. Or, quand je descendais au bourg avec mon vélo pour aller chercher quelque commission (du pain chez Tardif, des fruits chez Madame Michel ou je ne sais quoi "chez" l'Economique), je passais devant cette maison de la mort. Arrivé à quelque distance, j'arrêtais alors totalement de respirer pour que les miasmes morbides laissés par le pauvre cancéreux disparu ne viennent pas m'atteindre. Et je filais, éperdu, à toute pompe et à grands coups de pédales....
...Au carrefour, il faut alors tourner à gauche, passer le chemin de la Rabine (plein de vipères, jadis), passer aussi l'ancienne usine et la ferme du Pic-Vert, indissociable pour moi des "filles du Pic-Vert", compagnes de nos jeux d'enfants d'alors, enfants d'Albert Laurent et de Marie Poulain...
Que de souvenirs remontent encore ! Je garde ainsi une vague image de la lutte de leur père contre la maladie, une fugace image d'un homme sur un tracteur, et puis, à nouveau, les chuchotements des vieilles femmes commentant son agonie, liant d'ailleurs cette dernière au fait d'avoir repris le travail agricole trop tôt. Je garde vivace la mémoire de ces soirées de veillée à y fabriquer des guirlandes pour le char dont le thème était "le rouet".
...Au-delà du Pic-Vert commence la campagne. A quelques dizaines de mètres après un champ, un chemin sinue à droite vers le Champ-des-Mares où deux fermes, celles des Bignon et des Judalet, sortes d'Horaces et de Curiaces des temps modernes, se côtoyaient sans jamais se parler. ...
En face de chez les Judalet, devant une vieille grange, stagnait la carcasse d'une antique Aronde. C'est dans cette vieille voiture sans roue que nous vînmes fumer à Pâques 66 ou 67 nos premières P4.
...On laisse sur la gauche la grande maison blanche de la regrettée Agnès Leroux, qui fut l'amie de ma mère (puissent-elles se retrouver aujourd'hui) et on continue un peu entre les champs sur la route vicinale. Le premier nouveau chemin à droite est celui de la Hyonnais qu'un petit panneau indicateur signale comme "la Hygnonnais". En face, c'est la ferme de la Vieille-Ville où œuvrait jadis Baptiste Leroux, bête noire de mon grand-père dans les années 30.
Une petite croix de chemins balise l'endroit où jadis se trouvait également une mare sur laquelle une "faune" inquiétante" me paraissait évoluer (libellules, araignées d'eau, couleuvres,.....).
Le Champ-des-Mares et La Hyonnais sont par ailleurs reliés par un petit chemin rustique bordé de vieux chênes et autrefois de grands houx, qui serpente curieusement sur une trentaine de mètres. Il dessert une maison, peu après la ferme Judalet, où habitait une famille Lepage, avant d'arriver dans le village lui-même.
J'ai bien connu Clément Judalet : c'était un personnage, l'idée que l'on se fait d'un paysan à l'ancienne, âpre au gain, dur en affaires, méfiant, prompt à défendre son bien et son droit.
Je ne peux pas dire que c'était un homme sympathique. Dans le roman de mon enfance à Guémené, c'était plutôt un méchant. Il avait la voix forte et le verbe haut, une espèce d'ogre local. Ma grand-mère le craignait. Tout cela est certainement excessif et je ne peux curieusement pas ne pas avoir un peu de sympathie pour ce curieux bonhomme dont le visage n'a, dans mon souvenir, jamais exprimé de contentement. Je le vois avec des bottes, une casquette et des yeux d'un vert gris aqueux.
Le 24 août 1942, la bataille de Stalingrad fait rage et Clément Judalet fait son battage dans sa ferme. Il y a là des gens du coin qui sont venus l'aider, parmi lesquels François Tessier, un domestique de la ferme de la Vieille-Ville, et le petit Michel Legaut de Coisfoux.
A un moment de la journée, alors que Tessier et le jeune Michel transportent des sacs de blé, la mère Lepage, la voisine de Judalet, interpelle le domestique, l'invitant à venir, le soir, prendre le café chez elle : elle lui promet la pièce pour son dérangement. Il faut dire que la donzelle se prénomme Angélique...
Comprenant de quoi il retourne, Tessier décide de cacher avec l'aide du jeune Michel quatre sacs de blé dans une prairie voisine, soit à peu près 200 à 250 kilos de grain.
Le soir, les deux compères vont chercher les sacs dans le champ et les apportent chez leur commère qui les remercie effectivement d'un café et de 100 francs (environ 28 euros) chacun.
Entre-temps, Clément Judalet s'était avisé de la perte de sacs, mais pensant qu'il s'agissait de sacs vides et il ne s'en occupa pas plus que ça.
Quinze jours plus tard, le 12 septembre, le facteur apporta une lettre à Clément Judalet. On peut penser que son premier étonnement fut de constater qu'il ne savait pas qui lui écrivait, la lettre étant anonyme, selon un usage plutôt répandu parmi les bons Français, à l'époque.
La brave âme bien informée, lui apprenait que lors de ses battages, on lui avait soustrait cinq sacs de blé et qu'il étaient entreposés chez la dame Lepage, sa proche voisine.
Clément n'était pas du genre à se laisser berner. Il déboula donc chez la dame en question et finit par trouver ce qu'il cherchait, même s'il ne trouva que quatre sacs. On imagine le barouf, les menaces de gendarmes et tout le saint saint-frusquin. D'ailleurs il porta plainte à la gendarmerie.
Les gendarmes passèrent interroger la délinquante, qui ne nia pas avoir eu les sacs, et pour cause, mais rejeta avec vigueur être l'instigatrice du détournement.
Le domestique de la Vieille-Ville déclara pour sa part aux gendarmes que le mobile de cet horrible crime était la vengeance.
La dame Lepage lui aurait ainsi dit que la récupération de ce blé la dédommagerait "des dégâts commis par les poules de Judalet dans un champ de sarrasin" à elle.
L'épilogue judiciaire de cette affaire d'importance survint quelques semaines plus tard, quand le Tribunal Correctionnel de Saint-Nazaire infligea quatre mois de prisons avec sursis et 500 francs (140 euros) d'amende à la mère Angélique.
La guerre a dû paraître longue, à ces voisins mal embouchés.
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dimanche 19 octobre 2014
Le Banquet municipal de La Hyonnais
Les vacances à La Hyonnais, c'est bientôt soixante ans de souvenirs, soixante ans de bonheur : je suis bien incapable de me remémorer la moindre circonstance désagréable car même les événements un tant soit peu négatifs (petits accidents corporels, accident de voiture,....) ont fini par nourrir l'épopée glorieuse du Guémené de mon enfance.
Mais on ne reste pas enfant soixante ans pourrait-on objecter (encore que...). Pourtant, les derniers passages que j'ai faits cet été dans le village, quoique courts et préoccupés, n'ont pas manqué une fois encore de répéter le miracle.
Ce qui faisait la magie de La Hyonnais, et la fait encore, c'est la convivialité qui régnait entre voisins : à peu de choses près, tout le monde allait chez tout le monde, chacun se rendait service et ça papotait dur d'une maison à l'autre. Les enfants suivaient, et je garde encore aujourd'hui des amis d'enfance avec qui l'histoire continue.
Justement, cet été, avait lieu le grand événement du village : le banquet (théoriquement) annuel et l'élection du Maire. C'est assurément un grand événement et il y a trois ans, la presse régionale (Ouest-France, à vrai dire) n'avait pas manqué de s'en faire l'écho. En voici quelques souvenirs :
Le Maire sortant, Marc, mon ami et proche voisin, n'était pas très chaud pour reprendre du service, malgré un mandat parfaitement rempli (à vrai dire la fonction est assez peu engageante, et on peut même affirmer qu'il n'y a rien à faire). Mais dans notre mode de fonctionnement, il n'est pas nécessaire d'être candidat pour être élu.
La journée du 2 août dernier ne laissait pas entrevoir une météo favorable, et le matin le ciel paraissait bien chargé.
Il fut donc décidé de dresser les tréteaux des réjouissances dans le garage du Maire sortant, vestige d'une très ancienne bâtisse où trônent encore les corbelets de schiste d'une antique cheminée.
Nous étions bien une vingtaine, hyonnaisiens de souche ou d'adoption, à nous presser autour du melon, des salades de crudités et des grillades. Un peu (trop) de vin (rosé), naturellement, agrémenta le repas.
Ce banquet fut couronné par l'exercice démocratique de l'élection du premier magistrat du hameau (ci-dessous portrait officiel de l'heureux sortant et vin d'honneur) :
Faute de candidats déclarés, chacun mis un nom sur un bout de papier. Sans grande surprise, le Maire sortant fut réélu au premier tour de scrutin, même si un challenger ou deux réussirent à réunir flatteusement quelques suffrages.
Pendant ce temps, le temps justement s'était mis au beau.
On ne tarda donc pas à entamer la suite des réjouissances c'est-à-dire les concours de boules et de palets. Diverses équipes furent créées, qui se répartirent entre les différents jeux. Moi, j'adore les palets, et je me suis donc concentré sur cette activité.
Tout cela n'avançait pas forcément très vite, car comme on sait, l'exercice physique donne soif, et une tournée de boisson est plus longue à terminer qu'une partie de palets en douze points...
A un moment, toutefois, tout le village se réunit pour une joute homérique qui prit place dans le jardin du Maire fraîchement réélu. Il n'y eu ni vainqueurs ni vaincus car les équipes changèrent dans leur composition à plusieurs reprises, et chacun put se rouler dans l'herbe à loisir.
La journée finalement ensoleillée s'acheva par un second banquet avec les restes (humains et victuailles) du premier...
samedi 15 mars 2014
Virginie Collette
Les bonbons sont comme les gouttes de résine qui recouvrent des objets ou des insectes, et qu'elles préservent à jamais : ils fixent durablement les souvenirs des enfants.
Je ne sais pas si je me souviendrais aussi nettement de Julien Daniel sans cela. Ce n'est pas tant son magasin au nom plein d'exotisme ("les Docks de l'Ouest") à l'angle de la rue de l'Eglise qui reste dans ma mémoire que ses tournées dans la campagne jusque chez nous.
L'arrivée de sa camionnette-épicerie dans notre village de la Hyonnais était un petit événement. Je serais bien en peine de dire quel modèle ce pouvait être (peut-être un fourgon Citroën type H ?), mais ce n'était pas là l'essentiel.
Le service se faisait par derrière : une porte se relevait à mi-hauteur et une sorte de comptoir apparaissait : une planche de contreplaqué posée en travers du véhicule. Les parois intérieures de la fourgonnette étaient tapissées d'étagères où se trouvaient les produits.
Dans cet espace s'encadrait la grosse carcasse singulière de Julien Daniel. J'en garde le souvenir d'un homme peu souriant, aux joues couperosées et à la voix traînante et grave. J'étais frappé par son accoutrement : sa salopette marron impeccable, sa casquette, ses lunettes. Il m'évoquait mon père - en moins marrant - ou peut-être Léon Zitrone qu'on voyait à la télé le dimanche (un modèle Arphone !), à Paris.
Nous, les enfants, accourions dès qu'il se présentait : le comptoir nous arrivait au niveau des yeux et au-dessus l'épicier nous dominait de toute sa hauteur et de celle du véhicule. Ce géant peu aimable allait prendre, avec ses gros doigts, un bonbon dans un sachet - et nous le donner. C'était un rite.
Une fois de plus, Guémené était magique : ce n'était pas à Paris que j'aurais vu un marchand venir à la maison, ni même me régaler de sucreries.
Satisfaits, nous repartions jouer dans les champs, tandis que nos parents, Grand-mère Gustine, sortaient tranquillement des maisons, porte-monnaie et liste des courses en main.
Bientôt la camionnette s'éloignait vers d'autres "écarts", sous le soleil, dans la poussière de l'été.
Ces souvenirs datent des années 60. Mais ceux qui suivent datent d'une génération d'avant, de celle de ma mère jeune, à Guémené dans les années 20 et 30, quand elle traversait le bourg pour revenir de l'école Sainte-Marie là-bas sur la route du Grand-Fougeray, pour regagner son village de l'Epinay, quatre kilomètres plus loin, ou bien le dimanche, quand elle sortait de la messe.
Dans les deux cas, elle pouvait passer devant la petite boutique de l'épicière qui jouxtait le ferblantier Ménard dans la rue de l'Eglise, non loin de la ruelle qui mène à la rue de Mirette et même du magasin qu'exploiterait plus tard julien Daniel, et s'extasier devant sa vitrine exiguë où l'on avait disposé des rouleaux de réglisse à faire rêver.
Car en ces temps de pauvreté, comment se payer ces sucreries à deux sous ? Même quand à l'Epinay on souhaitait au voisin, le Père Philippe (prononcer : "Flip"), sa fête ou la bonne année et qu'on récupérait un gros sous, on s'empressait de le donner aux parents.
Il y avait donc un endroit à faire rêver les enfants pauvres dans le Bourg, en ce temps-là : il s'agissait de l'échoppe tenue par Virginie Collet, que les enfants appelait la Collette.
C'était une bien brave femme déjà un peu âgée et coiffée en chignon.
Fille d'un journalier, Virginie Piton était née en 1864 (il y a un siècle et demi !) à Thourie à quelques kilomètres à l'est de Bain-de-Bretagne. C'est de cette dernière bourgade qu'était d'ailleurs originaire son mari, Julien-Marie Collet.
On les trouve tous deux comme domestiques au château de Juzet en 1896. Ils se marièrent cette année-là, fin septembre, à Guémené.
De cette union naquit trois enfants : Yvonne, en 1898 ; Julien, en 1900, et Virginie, en 1905. C'est sans doute entre 1896 et 1898 que les Collet s'installèrent rue de l'Eglise et que s'ouvrit la minuscule épicerie.
Le mari garda son emploi de "garçon de chambre" au château de Juzet jusqu'à sa mort en 1922. Les filles Yvonne et Virginie ne poussèrent pas leurs existences bien loin : Yvonne mourut en effet en 1917 et Virginie en 1934.
Le fils Julien paraît avoir survécu à la Mère Collette qui s'éteignit le 11 avril 1939 en son logis du bourg, à l'âge de 72 ans.
A l'époque de cette mort, ma mère avait quitté Guémené, et même Nantes, pour tenter sa chance à Paris, nourrie des rêves d'une réussite (passer le concours des Postes...) bien éloignée des rêves de bonbons.
Aujourd'hui, dans la dixième décennie de sa vie, elle a sans doute oublié le concours des Postes sans regret : mais pas tout à fait les bonbons de la mère Collette, à la devanture de la petite épicerie de la rue de l'Eglise.
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samedi 11 mai 2013
La croix et la manière (2)
Voici le reliquat de croix campagnardes et autres calvaires dont j'ai commencé et l'inventaire et la restitution sur ce blog et dont j'ai fourni il y a une semaine une première livraison.
S'agissant d'un reliquat, il n'y a pas vraiment d'unité géographique comme la dernière fois.
On pourrait chipoter sur le choix des termes. Calvaire fait plutôt référence à un dispositif à plusieurs personnages et, à défaut, il faudrait plutôt parler de croix. Et dans ce dernier cas, distinguer les crucifix, quand le Christ est figuré, des croix, quand il n'y a pas de Christ...Mais bon, on se comprend, c'est l'essentiel...
Dans le post précédent sur ce sujet, j'ai produit une carte avec des numéros pour chacun des dix monuments étudiés. Je reprends la même et je poursuis la numérotation à partir de 11, par conséquent.
- Vers Beslé
En sortant du bourg de Beslé par la route de Guémené, on est vite confronté au premier spécimen à environ 1 kilomètre et demi, au lieu dit La Croix (11).
Cette croix est assemblée de blocs de granit que le lichen décore ici où là de sa petite lèpre jaune.
Aucune figuration : juste une plaque de marbre blanc avec une date (1886) et une sentence latine : "Salut ô croix, unique espoir". Tout ça n'est pas très gai.
En poursuivant la route sur 300 mètres, entre les premières maisons du Bas-Méauduc et l'élevage avicole, à droite de la route, se trouve le second objet de nos recherches (12).
Le socle de maçonnerie ne se voit pas car il est tapissé de lierre, mais il paraît assez rustique. La croix, complètement rouillée, est plantée dans un parallélépipède de ciment.
Il s'agit d'un crucifix du même modèle que celui de la sortie sud de Guénouvry (9) ou que celui du chemin de Trégueneuc, vers Le Verger (8). Le Christ lève les yeux au ciel, et la croix, décorée de motifs végétaux, est flanquée à droite d'une espèce de lys.
- A droite et à gauche
Voici des éléments plus épars. Le premier m'est très familier (et très cher) puisqu'il se trouve au bout du chemin qui mène à mon hameau de La Hyonnais, au débouché du chemin qui mène à la Vieille Ville (13).
Il est rustique, situé dans un bosquet d'arbres et d'arbustes. Quelques palis marquent la réminiscence d'une clôture et quelques rondins sur le fossé permettent de s'en approcher.
La croix est directement fichée dans une table de pierre bleue qui couronne un socle de maçonnerie classique.
La croix est en métal peint de gris argenté que l'humidité a couvert d'une fine mousse verte qui confère un petit aspect maladif à l'ensemble.
Une figurine probablement féminine est au centre du dispositif, mains jointes. La croix porte des guirlandes de lierre et est accompagnée à sa droite d'un petit bouquet de roseaux.
Au total, une composition plutôt originale.
On se transporte maintenant à l'antique village de Juzet où l'on découvre une autre composition originale (14). J'aime beaucoup Juzet qui, quoique traversé par la route de Conquereuil, garde, avec ses vieilles maisons, son vieux puits et sa vieille croix, un charme suranné.
Laissée à elle-même en bord de route, au dos d'une vielle ferme, dans un parterre d'hortensias fanés et d'orties, cette haute croix de dresse pourtant fièrement.
Il s'agit d'une petite croix de pierre claire (du granit sans doute) mangée de lichen gris, dont la hampe et les bras sont cylindriques et reposent sur une base à facettes. Le tout est disposé sur un double socle de maçonnerie de pierres bleues dont le crépi demeure par endroit.
L'étape suivante nous transporte aux confins sud de Guémené, sur la route de Blain, entre le village du Luc et celui de Ligançon (15).
Dans un bosquet clairsemé de hauts pins, les pieds dans de jeunes fougères, un grand Christ blanc domine la scène, cloué à une grosse croix de bois. Ce crucifix repose sur un gros socle de pierres à l'aspect massif et assez peu rustique.
Trois marches qui peinent à résister à la végétation envahissante, peinent aussi à donner le sentiment que la composition se trouve en hauteur.
Une dédicace sur une plaque grise, précédée d'un "O CRUX AVE" (Salut ô croix, pour ceux que le latin rebute tout à fait...) nous révèle que ce monument fut érigé à la mémoire de Madame Arnous Rivière qui devait, du coup, être quelqu'un d'important qu'on a complètement oublié. Elle indique aussi une date (17 mai 1902) et que moyennant un Pater et un Ave, on peut gagner quarante jours d'indulgence. Cela vaut le détour, non ?
Un esprit malicieux noterait enfin que le Christ semble avoir un cor au pied droit, au niveau de la première phalange du doigt médian (ou "tertius").
Enfin, la bonne dame à laquelle la plaque fait référence est probablement Louise Arnous Rivière, née Say à Nantes le 21 janvier 1849, épouse de Léonce Arnous Rivière, et décédée au même Nantes, le 17 mai 1902 précisément. J'ignore les raisons de cet hommage local, sinon que cette famille avait des attaches à Plessé, tout à côté.
Voilà pour aujourd'hui, avec en prime la mise à jour des cartes, ci-dessous. A bientôt.
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lundi 4 mars 2013
Jeux d'enfants à la Hyonnais
Parmi les raisons qui m'amènent à écrire ces articles qui finissent par occuper tout mon temps libre, il y a l'inextinguible nostalgie des longues vacances familiales passées à La Hyonnais entre 1957 et 1969 environ.
Ce n'est pas un sujet très nouveau, et il offre de surcroît peu d'intérêt direct pour ceux qui s'aventureraient à en parcourir le développement que j'en propose aujourd'hui.
Tant pis, j'en ai envie.
La Hyonnais, ce n'est pas un fantasme. C'est d'abord un hameau au Nord du bourg de Guémené, mais c'est aussi des images qui immortalisent cette époque.
Ce hameau, c'était des gens et des lieux de jeu, un vaste théâtre de personnages et de décors où la pièce de notre enfance jouait ses actes estivaux.
Toute métaphore mise à part, nous y avons quand même donné une représentation "théâtrale" en août 1967 (très probablement), dans une grange antique aujourd'hui disparue, à laquelle tous les habitants étaient venus assister. Mon père m'avait fait parvenir par la Poste une vaste feuille de papier d'emballage sur laquelle nous avions peint un décor. Nous y avions représenté la campagne, avec une meule faite de morceaux de paille collés. A la fin du spectacle, il avait distribué des prix et je fus très mortifié que Serge, mon seul vrai ami d'enfance, qui jouait et improvisait un poivrot avec (trouvai-je) beaucoup d'exagération, reçût le premier prix : une pièce d'un demi-franc...
Serge, d'ailleurs, fait toujours du théâtre amateur : qui sait si sa vocation durable ne vient pas de ce lointain épisode moliéresque...
La Hyonnais, c'était des gens et un décor. Pour les évoquer, j'ai pris un extrait de cadastre où j'ai marqué des repères numériques que je vais commenter.
1 - La maison de Grand-Mère Gustine : une pièce sans eau courante où l'on vivait. Séparé par un épais mur : le cellier plein de vieilles barriques à cidre toutes noires où je venais planter, sur mon petit établi, des clous dans des bouts de bois (ce fut une grande occupation de mon enfance, avec une prédilection marquée pour les croix. Comme quoi le passé ne prêche pas forcément pour l'avenir).
1bis - L’écurie et le poulailler (ancienne soue à cochons), en face la maison de Grand-Mère. C'était un endroit mystérieux où un cheval, paraît-il, avait vécu. Quand il pleuvait, nous y venions "battre le blé", c'est-à-dire passer des paquets de foin sur la roue de la vieille et lourde brouette (berouette) à battants de bois que nous faisions tourner en faisant un bruit de moteur avec la bouche.
2- La maison des voisins et amis par excellence : René et Lucienne et leurs deux fils, Serge et Marc. Je n'en dirai pas plus, sauf à trahir ce que fut leur gentillesse en dépit d'une vie difficile qu'un livre suffirait à peine à décrire dans toute son ampleur.
2bis - Le cellier et les "ruines" de René. Il faisait nuit noire dans ce cellier. Les hommes s'y glissaient pour une bolée, c'est-à-dire une verre Duralex qui faisait le tour des présents. Mon père ne dédaignait pas d'y passer à l'occasion. Le linteau de bois de son entrée était la potence des poules et lapins voués à la marmite...Il y avait à côté, dans les "ruines", une magnifique cheminée à corbelets de pierres bleues, que l'on aperçoit sur une photo que je propose ci-après. C'était sans doute la demeure des Rochedreux de la Hygnonnais, nobliaux de robe du XVIIème siècle qui possédaient la terre alentour. On dit que des souterrains en partent, vers la Vieilleville, en face, ou la Vieillecour, derrière.
2ter - Le jardin de René. Un vrai vieux jardin paysan, un peu abandonné par endroit, avec des fruits, pommes, poires, pêches, abricots, cerises, prunes, noix, ce qui me paraissait magique d'un point de vue parisien.
3 - Le "petit pré". Vestige d'antiques et abscons partages de famille, une langue de terre partait au sud de la cour de la maison. C'était la cour de récréation, l'endroit où s'édifiait la cabane rituelle faite de perches de bois et de sacs en plastique à engrais, dans laquelle nous faisions de la farine avec un moulin à café. A côté, un portique à balançoire, très rustique, dont les montants bougeaient...y avait son siège.
4 - Le puits. Chacun sait qu'à l'époque ce n'était pas un accessoire pittoresque du décor campagnard. On y puisait toute l'eau dont on avait besoin jusqu'à l'arrivée du "service d'eau". Un jour, un chat y était tombé. Notre voisin René, encordé et retenu par notre autre voisin Roger, y descendit pour ramener la pauvre bête : je revois la scène comme si j'y étais (j'y étais).
5- Le jardin de Grand-Mère Gustine. Il fallait se couler derrière le puits par un passage ménagé dans une sorte de haie. Une petite porte de bois, et l'on pénétrait dans le jardin de Grand-Mère. Je pense qu'il devait faire 2 mètres de large sur 10 mètres de long, pas plus. Autant dire qu'on n'y trouvait que l'essentiel. J'ai souvenir de poireaux, d'oignons, d'un poirier maigrichon, des glaïeuls et des dahlias qu'on emportait au cimetière. Dans un autre registre de senteurs, c'était aussi l'endroit discret des besoins qu'on ne pouvait assouvir "à découvert", selon l'habitude du pays. J'y partais fièrement avec la "tranche" à piquer les poireaux.
6- La maison d'Estelle. Personne ne l'aimait dans le village et on l'appelait "la vieille". De temps en temps, elle nous régalait pourtant d'un petit verre de crème de cassis. Mais rien n'y faisait et la haie de yuccas qui bordait son pignon, où quelques fois nous venions nous piquer au grand dam de nos parents, était la meilleure expression de son caractère (supposé).
6bis - La grange d'Estelle. Nous n'avions pas trop le droit d'aller par là. Elle venait de temps en temps nous en chasser. Nous fuyions quand nous apercevions sa petite silhouette en blouse imprimée, surmontée d'un grand chapeau de paille à ruban.
7 - La maison de Roger. Peu à dire sur cette maison. Mais je suis redevable pour toujours à ses habitants de m'avoir fait découvrir la vie de la campagne, l'odeur de la terre et du bois et les vaches.
7bis - Le champ à Roger. Situé derrière les "ruines" de René, c'était l'autre terrain de découverte. On y courrait, on y montait aux arbres, on s'y reposait, on y ramassait les petits rosés des prés en septembre. J'ai le souvenir d'une chaude journée d'été où nous étions allés en fin d'après-midi nous y poser sur une couverture dans l'ombre bienfaisante des bâtiments de René. Il y avait là notamment Lucienne, la maman de Marc et Serge. Tout le monde s'adonnait à des travaux de couture, de broderie ou de canevas (mon cas).
8 - L'étable à Roger. C'était une coutume que d'aller chercher les vaches, le soir. Quoi de plus docile, mais quoi de plus étrange que ces gros animaux idiots pleins de bouses et de mouches, beuglants et lourds. Nous avions aussi le privilège de les "nacher" : pour cela, il fallait marcher dans l'étable empissée et passer le bras tendrement autour de la grosse tête du bovidé, nos petits bras nus d'été frottant leur poil rêche. Je revois Christiane, la joue affectueusement collée au flanc de la bête, sur son petit trépied, tirant les pis d'où sortait le lait. Evidemment, tout cela me paraissait très peu hygiénique. Au passage, on ramenait pas mal de puces de nos divers côtoiements animaliers...
9 - La maison du Père Després. Les enfants sont cruels. Le bonhomme Després était sans doute la bonté même, mais il faisait un peu peur. Il avait une face de crapaud sombre et grumeleuse que trouaient de petits yeux bleus aqueux cerclés de rouge. Il avait une voix rauque de poitrinaire. Il habitait seul sa petite pièce obscure où on le trouvait près de sa cheminée à l'ancienne. Je venais le voir régulièrement car il me demandait de lui acheter au bourg, où je me rendais à vélo pour faire les courses, du tabac à chiquer. Il prenait ses sous dans un vieux porte-monnaie avec ses doigts gourds, et à mon retour, en échange de sa "carotte", il me gratifiait d'un bonbon. Il me semble que son regard et toute son attitude indiquaient qu'il aimait les enfants.
10- La maison de la Mère Boussaud. Je n'ai jamais su l'orthographe de son nom. Ni son prénom ni celui de son mari, homme taciturne et effacé. C'était une vieille bigote à l'ancienne qui ressemblait à une sorcière (regard d'enfant). La preuve : elle vivait "à l'ancienne heure"! Édentée aux joues creuses, on ne comprenait pas grand-chose de ce qu'elle racontait. Notre grande joie était d'arriver à lui faire chanter des cantiques...Je ne sais quels arguments nous utilisions, mais toujours est-il qu'elle nous en a chantés (faux). Elle avait un neveu ou un petit-fils séminariste, je crois, qui roulait en 2cv (évidemment) et à qui elle vouait une grande admiration. Malheureusement pour elle, il bifurqua avant d'arriver à la prêtrise.
Et maintenant qu'elle "pièce" jouions-nous ?
Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'en écrire beaucoup. Voici quelques photos de La Hyonnais et de ses anciens enfants, et puis la vidéo déjà postées naguère de la "cavalcade des enfants" dans le décor des bâtiments et de la nature de ce hameau. Tous les enfants qu'on y voit s'amuser sont toujours vivants, mais ne s'amusent plus guère.
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