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dimanche 7 février 2016

Au Pied Mignon


Massérac n'est pas Guémené. Mais peu s'en faut pourtant.

Un même code postal les unit, comme Conquereuil et Pierric, autres lunes de la planète Guémené, laquelle semble peu à peu en tirer la substance vitale. Massérac s'endort avec ses sept cents habitants, son église, ses marais entre Don et Vilaine, son Saint Benoît,...

A l'époque de sa splendeur démographique, disons vers 1910, juste avant que la Patrie affamée ne viennent réclamer sa portion de jeunes gens, lors de la Première Grande Boucherie Mondiale, Massérac accueillait environ mille deux cents personnes, soit deux mille quatre cents pieds.

Des petits pieds d'enfants, des gros pieds de paysans, des pieds à marier de jeunes filles, des pieds fatigués de femmes de labeur, des pieds robustes de nobliaux, des pieds chasseurs de notables du bourg,...Bref : toutes sortes de pieds avides de disposer d'une enveloppe protectrice, d'une carapace de cuir qui leur permette de vaquer aux multiples occupations auxquelles, en notre bas monde, les pieds sont assujettis.

Au centre du bourg de Massérac, forcément non loin de l'église, trônait et officiait un prêtre podal, un homme vers qui, un jour, tous les pieds alentour venaient se soumettre, présenter leurs humbles requêtes, demander protection.

Cet homme, c'était François Cuisinier, dit Cuisinier Aîné, fils et Père de François Cuisinier.

Cuisinier Aîné était né le 9 avril 1868 à Massérac (au Plessis), et avait épousé Guillemette Segrétin, dont on ne sait trop si elle venait du Gâvre ou de Blain avant de faire la Pythie des bottes et sabots à Massérac. Des enfants avaient empli la maisonnée dont le François ci-dessus évoqué.

Allez savoir pourquoi, peut-être pour donner un genre relevé à l'établissement, suggérer quelque élégance auprès de la pratique, mais toujours est-il que l'enseigne du magasin de Cuisinier Aîné à Massérac arborait fièrement cette formule avenante : Au Pied Mignon.

J'ai du mal à me défaire de l'évocation du "filet mignon" auquel me renvoie irrépressiblement cette enseigne. Rien, pourtant, à présumer de bien appétissant dans ces pieds Masséracéens bien macérés...

Le magasin de Cuisiner Aîné est défini sur une carte de visite comme "Grand bazar de chaussures pour Hommes, Femmes, Enfants et Fillettes" . 

On notera avec intérêt et perplexité que les "Fillettes" forment une catégorie à part des "Enfants". Espérons simplement que ce distinguo ne soit sous-tendu par quelque théorie des genres hétérodoxe et cuisiniste ou, pire encore, par quelque tropisme sexuel ou fétichiste des gens du coin, enivrés par les miasmes putrides et méthaniques des marais voisins !

On pourrait craindre encore qu'il n'y avait pas de garçons à Massérac ou bien encore que le sexe des enfants mâles tardait à se manifester en cette contrée. Étrange...






















Cet établissement avait toutefois sa prétention : "Chaussures supérieures des bords de Loire", comme on peut le lire sur divers documents, en souhaitant que l'approximation géographique (s'il y a bien des eaux fluviales à Massérac, ce n'est assurément pas celles de la Loire) ne donne pas la mesure de la relative supériorité des grolles du père Cuisiner.






















L'activité de la maison Cuisinier Aîné, telle qu'on peut l'appréhender à travers les divers et nombreux documents commerciaux que j'ai pu me procurer, était sans doute importante. Cette activité sollicitait des fabricants de plusieurs endroits de France et de l'étranger. On notera parmi ceux-ci un établissement situé à Angers, dirigé par E(ugène) Cuisinier, frère de François, l'aîné.



















Le dynamisme commercial de la Maison Cuisinier de Massérac ne s'apprécie pas seulement à son réseau de correspondants et de fournisseurs amis également à sa sollicitude pour sa clientèle.

Quand un enfant venait avec sa maman pour quelque emplette, il pouvait, à une  certaine époque, se voir remettre une image coloriée avec le clown Gugusse et Monsieur Loyal. J'ai pu en récupérer quatre dont le verso porte un petit message publicitaire identique.





















Héla, toutes les bonnes choses ont une fin et la chaussure ne préserve pas de la fatalité à laquelle les êtres vivants sont soumis.

L'aîné des Cuisinier, cet homme qui avait porté la chaussure à Massérac comme Saint-Benoît y avait promu la religion, s'éteignit le 22 octobre 1945, soixante-dix-sept ans, veuf mais également libéré de la botte allemande.

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